Des factures plus détaillées pour les clients de La Poste
La direction du courrier de La Poste achève la refonte de son système de facturation aux entreprises, à base d'architecture orientée services. Une réussite économique et technique.
01net.
le 24/02/06 à 00h00
Une économie de 35 % sur le coût d'émission de chaque facture ! C'est ce que La Poste vient de réussir avec la mise en ?"uvre de son projet Grand Large. Mais l'entreprise ne visait pas seulement la réduction des frais de
facturation aux clients. ' Au-delà de la nécessaire réécriture de certaines applications obsolètes d'un point de vue technique, l'objectif de la direction du courrier était de mieux piloter son chiffre d'affaires par client et
par produit ', souligne Jean-Michel Brun, directeur des projets de l'administration des ventes de La Poste. Grand Large prévoyait ainsi une gestion plus fine, favorisant une diminution des délais de facturation et l'émission
d'une facture plus claire et détaillée.
Le projet débute donc en 1999, date à laquelle la direction du courrier dresse un bilan négatif concernant ses applications de facturation aux entreprises. Conçues en des temps ancestraux, ces solutions ne correspondent plus, en
effet, aux besoins en termes de qualité de service rendu aux clients. En outre, elles constituent un frein pour les processus de facturation, en raison d'un manque manifeste de souplesse et d'évolutivité des technologies.
La refonte complète du système prend alors forme en 2000, avec la définition d'un schéma directeur. Celui-ci s'appuie sur trois grands principes : une architecture évolutive, qui favorise le partage d'informations, et accessible
via un client léger de manière à faciliter son déploiement. Au final, la mise en ?"uvre de Grand Large aura nécessité près de 50 000 jours/homme. Découpé en plusieurs versions, ce projet doit sa réussite à une architecture pensée en termes de
services, ainsi qu'à une discipline rigoureuse des relations entre la MOE (maîtrise d'?"uvre) et la MOA (maîtrise d'ouvrage) du projet.
Pionnier de l'architecture orientée services
On pourrait d'ailleurs dire de La Poste qu'elle a inventé l'architecture orientée services (SOA) avant que l'acronyme n'apparaisse. Mais Lionel Lecha, l'architecte de la direction technique de la DSIIC (direction du système
d'information et de l'informatique du courrier), préfère, lui, parler de modèle ' client-services '. L'entreprise s'est, en effet, inspirée de l'ouvrage L'architecture de services
?" écrit par des collaborateurs du groupe, Philippe Bénard et Alain Dang-Van-Mien ?" pour définir la charpente de son futur système de facturation. Un choix qui apparaît assez original en 2000, mais dont le principe constitue aujourd'hui
l'un des fondements de SOA. Il s'appuie sur un modèle client-services, qui préserve l'évolutivité et garantit la cohérence du système en supprimant la redondance des données et des traitements.
Seulement voilà, en 2000, pour concrétiser cette vision du système de facturation, La Poste ne dispose globalement que de deux hypothèses technologiques possibles : Corba ou DCOM, deux modèles d'informatique distribuée. Elle opte
alors pour DCOM et ses composants COM+, développés en Visual Basic 6, technologies de Microsoft. ' Nos anciennes applications avaient été conçues avec des langages de quatrième génération (L4G) tels que
Powerbuilder, explique Patrick Boulé, responsable du projet en maîtrise d'?"uvre à la DSIIC. Et il était plus facile pour nos développeurs de passer à Visual Basic 6 que de s'orienter vers Delphi ou Java. En outre, pour
simplifier les déploiements, nous avions opté pour un client léger au sein du navigateur. Or, Microsoft était à ce moment-là le plus avancé avec sa technologie ASP. '
Déployée en intranet sur Windows, l'architecture fonctionnelle est alors prévue avec un moteur de facturation unique, alimenté par les données en provenance des applications de gestion des trois grands processus de vente :
produits et services du courrier (distribution de la presse principalement), machines à affranchir, et courrier industriel. Sa mise en ?"uvre technique repose sur une séparation des couches présentation, métier, et données. L'intégrité des
échanges entre les modules du système est garantie par l'utilisation systématique du gestionnaire de transactions du système d'exploitation Windows, MSDTC, qui gère la coordination des bases de données, des files d'attente de messages. Les processus
métier sont véhiculés entre applications par des fichiers XML sur des files gérées par la messagerie asynchrone MSMQ.
Des choix techniques cruciaux pour centraliser les données
Cette uniformisation technique et fonctionnelle n'aurait pas pu être menée à bien sans un premier travail en amont sur les données. Conçues en mode client-serveur, certaines anciennes applications avaient, en effet, été déployées sur
un ' poste de travail '. Celui-ci jouait à la fois le rôle de client et de serveur, hébergeant par la même occasion sa propre base de données. Un client livrant du courrier dans deux centres de tri, et
présent sur les trois processus était donc dupliqué dans autant de bases. Il recevait par la même occasion cinq factures différentes ! ' Résultat, quand nous avons cherché à centraliser les données du système de
facturation dans une seule base, nous avons trouvé des doublons partout ', explique Jean-Michel Brun. Pour éviter cette redondance et unifier la vision de la consommation de ses clients, La Poste a commencé par unifier ses
référentiels. Désormais stockés à Limoges dans son centre d'hébergement, ils ont été scindés en cinq bases ?" clients, produits, conditions de facturation, contrats et publications de presse ?" pour des raisons de volumétrie et de
performances. Le nettoyage des données existantes représentait un tel travail de fourmi que La Poste a préféré construire des référentiels cibles, qu'elle a ensuite alimentés à partir d'informations nouvellement définies. Elle a ainsi procédé à une
redescription de ses produits et de ses conditions de facturation. Pour la base cliente, elle a préféré, à ses données existantes, acheter celles la base Siren à l'Insee, qu'elle a ensuite adaptées à ses besoins.
Courant 2002, La Poste livre la première version de son système : deux applications d'acquisition des données en provenance des systèmes opérants de gestion des produits et services du courrier, ainsi que la distribution de la
presse et un moteur de facturation unique. Ce dernier comprend aussi la gestion des flux vers l'édition de la facturation, la comptabilité, et les outils de pilotage commerciaux. Début 2004, elle ajoute une troisième application d'acquisition de
données pour les machines à affranchir, en remplacement d'anciennes applications sur gros système IBM (MVS). Enfin, début 2005, elle prend en compte les données du ' courrier industriel '.
La nécessaire migration vers .Net
Forte d'une architecture évolutive éprouvée au fil des versions, La Poste a, dans la foulée, mis en chantier de nouvelles applications. Mais, cette fois, l'entreprise abandonne DCOM et VB au profit de .Net, C# et les Web Services, et
ouvre son système à ses clients. Prévues pour courant 2006, ces applications aideront les plus gros clients à transmettre par flux informatiques les données relatives à leur dépôt de courrier. ' Ces informations étaient
jusqu'alors transmise au format papier. Avec notre nouvelle architecture, nous épargnons à nos clients des ressaisies, car ces données sont en général présentes dans leurs systèmes ', explique Jean-Michel Brun. Pour les
petits clients ' éditeurs de presse ', La Poste a également prévu la mise en ligne d'un site internet, avec un formulaire pour l'enregistrement des dépôts.
' Le passage de DCOM à .Net a surtout été motivé par des besoins de modernisation : il serait stupide de continuer de développer sur de veilles technologies, avec les risques de non-pérennité que cela
représente ', explique Patrick Boulé. Pour autant, cette évolution n'a absolument pas remis en cause l'existant. Grâce au découpage en couches et en services adopté dès le départ, les composants métier génèrent aussi bien des
appels en Soap qu'en DCOM, l'utilisation du protocole approprié étant déterminée par la base appelée. Deux des cinq référentiels ?" contrats et publication de presse ?" ne sont, en effet, apparus qu'avec le dernier lot d'applications, et
dialoguent en Soap.
' D'un point de vue purement technique, la cohabitation DCOM-Soap ne pose aucun problème. Nous aurions pu évoluer vers VB.Net. Mais nous avons préféré le langage C# pour des raisons de mutualisation des
compétences, car un développeur C# peut facilement passer à Java ', précise Lionel Lecha. Le passage d'une programmation de type procédurale à la culture objet s'est, en revanche, révélé plus difficile. Et il a nécessité un
important plan de formation pour accompagner les équipes de développement.
Véritable succès à tous les niveaux, Grand Large devrait encore évoluer très prochainement. La livraison des versions successives a, en effet, prouvé la souplesse de l'architecture. Une souplesse dont La Poste entend profiter pour
couvrir de nouveaux domaines fonctionnels : dématérialisation de la prise de commande, informatisation des contrôles aux dépôts, gestion partagée des contrats entre les commerciaux et l'administration des ventes. Sans oublier une plus grande
ouverture du système aux clients pour optimiser la qualité de service.
Chiffres
600 000 clients
4 millions de factures émises en 2005
300 sites utilisateurs
260 000 machines à affranchir en entreprise
Les principaux obstacles levés
Technologies hétérogènes et obsolètes. Applications monolithiques en client-serveur, développées en L4G et sur des bases de données différentes.
Délais de facturation. Multiples processus de ressaisie. Gestion de batchs complexes et longs pour remonter des informations, la facturation ne pouvant être lancée qu'une fois les opérations terminées département par
département.
Difficulté de pilotage. Multiplicité des filières et des applications de facturation. Bases isolées par processus, empêchant une vue unifiée des clients et de leur consommation.
Pauvreté des informations. Mauvaise connaissance des produits consommés par les clients, d'où une facture très peu détaillée.
Architecture de services. Séparation des couches données, présentation et métier, et découpage des applications en services. Urbanisme fonctionnel et technique.
Suppression des batchs lourds. Saisies uniques des dépôts à la source. Automatisation des échanges par la mise en place de flux de messages temps réel entre applications. Informations centralisées et mise en place
d'interfaces web en extranet pour permettre aux clients de saisir leurs informations.
Bases centralisées Moteur de facturation unique sur une base centralisée, permettant l'édition d'une facture unique par client et détaillée par produits. Les applications accèdent à des référentiels communs et partagés
par l'ensemble du système.
Enrichissement du système Développement de processus pour capter l'information sur la consommation des clients et restituer ce niveau de détail sur la facture.
Trois processus distincts de facturation
Produits et services du courrier
Les contrats et commandes réalisées par les commerciaux ou les établissements de La Poste sont transmis aux services de facturation répartis sur le territoire. Les facturiers saisissent ces commandes dans le système informatique pour
facturation.
Chiffre d'affaires : 1,1 milliard d'euros
Machines à affranchir
Elles sont louées aux entreprises par des concessionnaires. La consommation est stockée en local, puis télérelevée tous les mois par les concessionnaires. Ceux-ci transmettent aussitôt les informations par transfert de fichiers à La
Poste, qui facture les clients.
Chiffre d'affaires : 5 milliards d'euros
Courrier industriel
Dépôt du courrier (jusqu'à plusieurs centaines de milliers de plis homogènes) par les clients dans les centres de dépôt. Contrôle de conformité au contrat effectué par les guichetiers réceptionnistes, qui enregistrent les commandes
dans le système informatique. Les facturiers valident les factures.
Chiffre d'affaires : 2,4 milliards d'euros
Un système automatisé qui accélère les processus de facturation
1. L'acquisition des données
Le système de facturation de La Poste est alimenté automatiquement par des applications d'acquisition, qui récupèrent les données en provenance des systèmes opérants.
2. Le contrôle automatique
Les données sont contrôlées automatiquement (numéro de client, conformité au contrat cadre signé avec le client, tarif du service, etc.) par comparaison avec les données présentes dans les référentiels.
3. L'échange avec les référentiels
Les processus sont déclenchés par des composants métier, qui appellent les référentiels. L'ensemble des échanges est géré par les moteurs transactionnels MSDTC et de gestion des files d'attente MSMQ.
4. L'émission des factures détaillées
Une fois les données contrôlées, le moteur de facturation génère les flux pour émettre la facture détaillée, alimenter le système de comptabilité, etc.
Témoignage : Maîtrise d'?"uvre - Patrick Boulé (DSIIC)/ Maîtrise d'ouvrage - Jean-Michel Brun (DSIIC) : ' chaque partie s'interdit de s'immiscer dans le domaine de compétence de l'autre '
Pour son projet, La Poste a nommé un responsable à la tête de la maîtrise d'?"uvre, et un autre à celle de la maîtrise d'ouvrage. Ils concentrent les échanges entre les deux équipes. Hiérarchisée, l'organisation valorise
également la responsabilité de chacun : ' On ne s'invente pas maître d'ouvrage si l'on est développeur, et réciproquement, précise Patrick Boulé. Chacun est responsable de son domaine de
compétence. ' Basées sur l'autodiscipline, ces relations combinées à une méthodologie de développement en V (opportunité, faisabilité, définition du besoin, conception générale, réalisation, recette, site pilote, conduite du
changement) ont favorisé une collaboration poussée : ' Sur chaque livrable, nous effectuons un travail commun, jusquà parvenir au meilleur résultat ', explique Jean-Michel Brun. Pour les deux
responsables, le projet doit avant tout sa réussite à cette organisation, qui a permis de réaliser des gains de temps importants et de livrer des applications conformes au besoin.