Red Hat-JBoss : le nouveau géant du libre
Red Hat met la main sur JBoss pour 420 millions de dollars. Le pionnier des distributions Linux sera le tremplin que JBoss espérait, en particulier pour son développement à l'international.
01net.
le 14/04/06 à 00h00
Ces derniers temps, le nom d'Oracle revenait avec persistance. Avec sa boulimie d'acquisitions et son récent credo open source, le géant de Redwood Shores était crédible. C'est finalement avec Red Hat que JBoss a préféré s'entendre.
Le pionnier du monde open source et principal éditeur de distribution Linux va donc payer un total de 420 millions de dollars (60 % en actions, 40 % en numéraire), dont 350 M$ fermes. Les 70 M$ restants seront indexés sur les
résultats de JBoss ces deux prochaines années.
Un prix qui rappelle, toutes proportions gardées, ceux atteints lors de la bulle Internet : bien que très populaire, JBoss n'aurait réalisé qu'un chiffre d'affaires d'environ 40 M$ en 2005. Selon le directeur financier de
Red Hat, Charlie Peters, JBoss devrait toutefois générer une trésorerie positive d'ici un ou deux trimestres, et être bénéficiaire dans le courant de l'année. ' JBoss contribuera à hauteur de 60 M$ de commandes et de
40 M$ de chiffre d'affaires en 2006, et de respectivement 100 et 80 M$ en 2007, ' prévoit-il.
Recentrage sur l'open source
' C'est la naissance d'une entreprise du XXIe siècle, se réjouissait Matthew Szulik, le président de Red Hat, lors de l'annonce. L'innovation se fait désormais sur le
modèle de l'open source, sur la base de communautés globales. ' Pour Red Hat, c'est une crédibilité nouvelle dans le middleware d'entreprise, où son offre, bien qu'importante, ne joue pas les premiers rôles. Plus que le seul
serveur d'applications J2EE qui a fait sa notoriété, JBoss propose désormais une suite complète, JEMS (JBoss Enterprise Middleware Suite). Celle-ci regroupe des solutions d'intégration, de workflow, de messagerie
interapplicative, et de gestion des processus métier, qui s'est enrichie de la gestion des transactions via l'acquisition de la technologie d'Arjuna. Selon Matthew Szulik, ' les entreprises souhaitent des solutions intégrées
au système d'exploitation. Les technologies de micro-conteneur de JBoss permettront d'obtenir des solutions plus modulaires et plus légères '.
Parallèlement, JBoss recentre encore plus Red Hat sur l'open source. Essentiellement connu pour sa distribution Linux, Red Hat s'adresse surtout aux administrateurs, assez peu impliqués dans le fonctionnement des communautés open
source. JBoss, très populaire chez les développeurs, offre à son repreneur une présence importante au sein de ces communautés de développeurs, et une voix plus qu'audible en particulier dans le monde Java, compte tenu de son implication au sein du
processus JCP (Java Community Process).
Modèles compatibles
Quant à JBoss, dont le président Marc Fleury avait maintes fois souligné le besoin d'expansion, il trouve les moyens de réaliser ses ambitions, grâce à l'implantation mondiale et en forte croissance de Red Hat. En particulier sur le
marché asiatique, perçu comme extrêmement prometteur à terme. La correspondance des modèles économiques des deux acteurs, où la notion de souscription devient de plus en plus prépondérante, est en effet frappante. ' Nous avons
toujours considéré Red Hat comme une sorte de grand frère qui nous montrait la voie, en termes de modèle économique, sourit Marc Fleury. Nous l'avons copié depuis le début. ' Dans l'esprit des deux
dirigeants, la nouvelle société dispose des moyens d'affronter les mastodontes de l'infrastructure, les IBM, Oracle ou Microsoft, et de proposer une source d'approvisionnement unifiée aux entreprises qui le souhaiteraient. D'autant que les deux
acteurs revendiquent une spécialisation sur l'infrastructure avec un modèle de développement complètement open source, exempt de conflits d'intérêt avec les OEM ou les éditeurs d'applications.
' Nous sommes là pour promouvoir un nouveau modèle de développement de logiciel et une nouvelle façon de le distribuer, ' assène Marc Fleury. La plupart des analystes reconnaissent la
pertinence de cette démarche, à l'heure où la pénétration des logiciels libres se fait plus nette au sein des entreprises. ' Le marché de l'informatique, y compris celui de l'open source, est en phase de
consolidation, explique Christophe Therrey, directeur de Novell en France. La naissance d'un tel acteur est donc un très bon signe de crédibilisation du libre sur le marché. '
Plusieurs questions demeurent toutefois encore sans réponse. Celle de la marque JBoss, tout d'abord. JBoss va conserver son indépendance pour ses développements, et sans doute sa marque, très reconnue, également. Ensuite, vient la
question des partenariats, avec Oracle, IBM ou Novell. Ce dernier, principal concurrent de Red Hat avec sa distribution SuSE Linux, avait conclu un accord avec JBoss pour inclure ses logiciels dans sa gamme de produits. Selon Sacha Labourey,
directeur technique de JBoss et responsable européen, tous les accords conclus seront honorés.
Christophe Therrey le confirme : ' A court terme, ça ne va rien changer. De toutes façons, nous n'avons pas d'accord d'exclusivité avec JBoss et nous continuerons bien sûr, tout comme JBoss le fera, je
pense, à honorer nos engagements mutuels. A plus long terme, toutefois, des évolutions sont possibles. Quoi qu'il en soit, il sera intéressant de voir la réaction d'Oracle ou d'IBM, qui est notre premier OEM pour Linux. ' Le
problème se posera en effet différemment pour IBM. Celui-ci indique vouloir continuer de travailler avec Red Hat, même si JBoss entre en concurrence directe avec la gamme Websphere. IBM propose le serveur Geronimo de la fondation Apache en entrée de
gamme, sous le nom de Websphere Community Edition. Même si Geronimo est un produit moins abouti que le serveur JBoss, il y a peu de doute que l'appartenance de ce dernier à Red Hat modifiera les relations de l'éditeur avec Big Blue.
Par ailleurs, Red Hat est impliqué dans le consortium Objectweb, dont l'un des projets clés est le serveur J2EE Jonas, concurrent de JBoss et lui aussi certifié J2EE 1.4. A ce sujet, Matthew Szulik précise que
' le rachat de JBoss ne remet pas en cause l'investissement de Red Hat au sein d'Objectweb '. De son côté, Marc Fleury n'a jamais été avare de piques à son encontre, même si l'ambiance avait semblé se
détendre ces derniers mois. François Letellier, membre du bureau exécutif d'Objectweb, se félicite diplomatiquement de cette acquisition : ' Red Hat est très actif au sein d'Objectweb et nous nous réjouissons de la
perspective de travailler avec les membres de JBoss. '
Les chantres de la souscription
Red Hat a été le premier à instaurer la souscription comme mode de tarification pour les logiciels libres. Celui-ci apporte aux entreprises la garantie de ne payer que ce qu'elles consomment en termes de déploiements de serveurs,
tout en bénéficiant d'un niveau de support technique et de prestations comparables aux offres des éditeurs propriétaires. JBoss a également suivi ce chemin, avec des particularités liées à la nature des produits concernés et à leur adaptation aux
besoins de la clientèle.
Chronologie
1993 : Bob Young lance ACC Corporation, ancêtre de Red Hat, qui commercialise des outils et systèmes Linux et Unix.
1994 : création de la distribution Red Hat Linux par Marc Ewing.
1995 : lancement de Red Hat Linux 2, qui introduit le système de packaging RPM.
1998 : Oracle, CA et Informix annoncent leur support de Red Hat Linux.
1999 : formation de la ' Linux Alliance ' par IBM et Red Hat.
1999 : première version du serveur d'applications JBoss.
2000 : création de l'alliance ' One Source ' par Dell et Red Hat
2001 : formation du JBoss Group qui propose du support technique autour du serveur.
2002 : lancement de Red Hat Linux Advanced Server, destiné aux entreprises, avec le soutien de Dell, d'IBM, de HP, d'Oracle, et de Veritas.
2004 : le JBoss Group devient une société sous le nom de JBoss Inc.
Juillet 2004 : JBoss est le premier serveur d'applications Java à recevoir la certification J2EE 1.4.
Décembre 2004 : JBoss lance JBoss Enterprise Middleware System (JEMS).
2004 : Red Hat affiche ses premiers bénéfices annuels (13 M$).
Mai 2005 : accord de partenariat et de support entre Novell et JBoss.
Avril 2006 : Red Hat achète JBoss pour 420 M$.
Ce qu'ils en pensent : Michael Goulde (Forrester Research) : ' les partenariats devront être réévalués '
' Les partenaires ne pourront faire l'économie d'un réexamen, tel Novell qui a basé son offre d'infrastructure sur le serveur JBoss, ou IBM, dont Geronimo affronte directement JBoss. Celui-ci est plus
complet et plus répandu pour l'instant, mais la stratégie d'IBM est d'incorporer de plus en plus de technologie Apache. A terme, la compétition va se durcir. Les relations de Red Hat avec Objectweb ne devraient pas être trop affectées. Le monde est
très grand et Objectweb a une bonne présence hors des Etats-Unis, et des liens très importants avec des communautés chinoises. On va assister à des collaborations entre Objectweb, Apache et Eclipse. Red Hat va devoir se renforcer hors de la sphère
Linux. Il n'y a pas de raison pour que le middleware tourne seulement sur Linux. '
Ce qu'ils en pensent : Laurent Lachal (Ovum) : ' Red Hat peut enfin monter dans l'infrastructure '
' Les discussions entre JBoss et Oracle auraient buté sur le prix. Il semble que Red Hat était, lui, prêt à le payer, même s'il était un peu élevé. JBoss va lui permettre de s'implanter dans le domaine de
l'infrastructure. L'acquisition est cohérente avec la décision de Red Hat de certifier et de supporter trois approches à partir de 2006. Pour les applications web, il combine les composants Lamp et son serveur Enterprise et éventuellement
PostgreSQL. Pour les applications Java, Red Hat y ajoute Apache Tomcat et Struts, Axis, Spring et Hibernate. Enfin, une troisième option inclut le serveur J2EE Red Hat, autrement dit Jonas. C'est à ce niveau que l'impact de JBoss se fera sentir. Ce
n'est pas une bonne nouvelle pour Jonas. '
Ce qu'ils en pensent : François Letellier (ObjectWeb) : ' c'est la validation du modèle open source '
' Pour les logiciels libres, il y a un avant et un après 2005, en termes de pénétration et d'adoption par les entreprises. Il est vrai qu'il s'agit souvent d'organismes publics, mais de plus en plus
d'entreprises s'y intéressent. C'est illustré par le fait que Red Hat fait désormais des bénéfices, alors qu'il y a encore quelques mois, on pouvait mettre en doute la validité du modèle. Red Hat et JBoss sont de très fortes marques, et sont très
présents aux Etats-Unis et en Europe. Et ObjectWeb a des contacts approfondis avec des partenaires asiatiques, tels qu'Orientware. Red Hat est un membre très actif du consortium : Paul Cormier, son directeur technique, fait partie du collège
des architectes. Et il est possible qu'ils s'impliquent encore plus dans le cadre de notre nouvelle organisation. '