Le mainframe fait la sortie des écoles
En manque de compétences grands systèmes, IBM et les SSII draguent les jeunes diplômés. Voie de garage ou opportunité pour les dix années à venir ?
01net.
le 05/01/07 à 07h00
En pleine forme. La quarantaine passée, le mainframe, que de mauvaises langues donnaient pour mort, se porte comme un charme. ' 95 % des entreprises du CAC 40 possèdent un mainframe, constate
Patrick Kessler, directeur de la division System Z d'IBM. Et, de par le monde, il existe 500 milliards de lignes de Cobol - en progression de 5 % par an. ' L'attachement aux grands systèmes est
particulièrement élevé dans le tertiaire financier, qui affiche de gros volumes transactionnels. Mais il l'est aussi dans l'Administration, où survivent des Bull DPS 7/8. Cette longévité a pour corollaire un manque de compétences ?" de
façon moins accrue, toutefois, que lors des chantiers an 2000 et euro ?", qui pose actuellement un problème.
Des besoins pour les dix prochaines années
Cette pénurie en compétences a deux origines. D'un côté, les écoles d'ingénieurs font l'impasse sur ces technologies réputées obsolètes et peu vendeuses sur un CV. De l'autre, les experts OS/390, MVS, Cobol, JCL, CICS, ou DB2
commencent à partir à la retraite. Et s'ils sont encore en activité, ils ont évolué vers d'autres technologies ou à des postes de management. Et ne souhaitent pas, en fin de carrière, retourner à leurs premières amours.
Les cinq à dix ans à venir s'annoncent donc critiques, selon les analystes ?" IBM estime à 20 000 le nombre de spécialistes mainframes manquants dans les prochaines années dans le monde. Pour combler ce manque, le
constructeur, associé au club d'utilisateurs Guide Share, a lancé l'opération zNextGen afin de sensibiliser les jeunes informaticiens aux grands systèmes. IBM a déjà noué des accords avec l'Esial, l'Epita et Infosup, et négocie avec d'autres grandes
écoles. Dispensé aux étudiants de dernière année, le cursus de 80 heures couvre les fondamentaux ?" système d'exploitation z/OS, batchs, réseau historique SNA. Mais il fait aussi la jonction avec les nouvelles technologies Websphere,
Linux ou Java.
IBM fournit experts et accès à un serveur distant System Z. Objectif : ajouter une corde à l'arc de ces jeunes diplômés pour faciliter leur insertion professionnelle tout en luttant contre les préjugés.
' Non, la spécialisation mainframes n'est pas une niche, affirme Patrick Kessler. Les architectures actuelles mêlent différents niveaux de complexité, associant anciennes et nouvelles
technologies. ' IBM n'est pas le seul à souffrir de cet état de carence. Les DSI conservent leurs compétences mainframes sur leurs applications métier critiques, mais externalisent les autres, se déchargeant ainsi sur les
sociétés de services de la gestion des compétences et de leur évolution.
Les jeunes scientifiques à nouveau convoîtés
Les SSII comme Acti, Sodifrance, Capgemini, CGBI Team Partners, ou API Group, qui communiquent sur leurs besoins en ressources mainframes, doivent donc redoubler d'imagination afin d'attirer de jeunes recrues. La principale piste a
déjà été empruntée lors des chantiers an 2000 et euro. Elle consiste à former des débutants demandeurs d'emploi voire des jeunes diplômés des filières scientifiques (mathématiques, physique, biologie, etc.), au monde mainframes.
Ces formations s'inscrivent dans le cadre du contrat de professionnalisation ou du Plan d'aide au retour à l'emploi (Pare). ' Les jeunes scientifiques possèdent déjà la culture de base de l'ingénieur,
juge Chantal Barbier, déléguée à la promotion des métiers et de l'apprentissage au sein de Syntec Informatique. Une formation continue de trois semaines à un mois permet de poser les bases. ' Mais cette reconversion
ne doit pas renouveler le gâchis humain qu'avait provoqué la récente crise de 2002-2003. Des bataillons de jeunes scientifiques fraîchement convertis aux métiers de l'informatique au tournant des années 2000 s'étaient retrouvés sur la paille
une fois le marché retourné.
Pour éviter cela, il faut, selon Chantal Barbier, ' formaliser les perspectives de carrière en proposant des évolutions vers d'autres technologies ou d'autres métiers. Riche sur le plan fonctionnel, le secteur
de la banque-assurance offre, par exemple, des carrières transversales. ' Eddy Gaciot, directeur de GT'M Ingénierie, cabinet spécialisé dans la formation et la reconversion, va plus loin dans la sécurisation des parcours.
' Le droit à l'erreur n'est pas permis. On ne peut se contenter de stages presse-bouton. ' La formation doit, selon lui, durer de un à trois mois, en fonction du cursus, et comprendre la mise en
?"uvre d'un projet le plus proche de la grandeur réelle.
' Face à des gens qui n'ont pas de culture informatique, il s'avère nécessaire de bâtir un socle de connaissances. Expliquer ce qu'est une base de données avant d'aborder DB2. Des concepts de base, qu'ils
retrouveront ensuite dans le monde Oracle. ' Cette première expérience doit aussi leur permettre d'accéder à un titre diplômant via la validation des acquis de l'expérience (VAE). Ou, tout du moins, d'obtenir la
reconnaissance d'un savoir-faire grâce au Certificat de qualification professionnelle (CQP). Car, on l'a bien compris, si le mainframe est un bon moyen de mettre le pied à l'étrier, il ne doit pas s'apparenter à une voie de garage. D'autant que les
jeunes viennent au mainframe à reculons - surtout les informaticiens de formation.
' La première impression est négative. Ils vivent cela comme une régression technique, constate Eddy Gaciot. En école, ils n'évoluent que dans les nouvelles technologies. Et là, on leur
parle d'environnements qu'ils croyaient révolus. Il faut leur faire comprendre que c'est, au contraire, une expérience formatrice. Ces technologies mûres, très cadrées, bordées sur le plan méthodologique, leur apportent de bonnes habitudes de
travail. '
Ne pas se cantonner aux mainframes
Une expérience formatrice... à condition d'en sortir. Car si la pénurie est réelle, elle ne sera pas éternelle. Le jeune diplômé doit vite se positionner sur les systèmes ouverts. Cette double compétence est déjà fort recherchée
sur les chantiers de migration, où il s'agit de développer des interfaces pour jeter un pont entre ancien et nouveau monde. Les services web et l'encapsulage de composants Java ou ASP changent la donne en termes de communication entre grands
systèmes et clients légers. Le mainframe n'est plus nécessairement synonyme de terminal passif. C'est sur ce registre qu'entend jouer Aurélia Gaillou, la trentaine, titulaire d'un DESS qualité et traitement des eaux, et analyste-programmeur
mainframes chez Acti depuis 2000.
' Une diversification de mes compétences me permettrait d'anticiper de nouvelles demandes de la part du client ou de préparer un changement de prestation, assure-t-elle. Cela mettrait aussi
un terme aux railleries de mes collègues, informaticiens de formation, aux yeux desquels une experte en Cobol de mon âge fait figure d'amusante curiosité. '
De façon moins significative, certaines SSII recourent à des informaticiens étrangers. Acti recrute ainsi des francophones du Maghreb, du Liban, de Madagascar, du Canada, voire des pays de l'Est. La SSII mène des entretiens sur place,
puis se charge d'obtenir les permis de séjour et de travail. Sans aller jusqu'à recruter en direct, SSII et DSI peuvent aussi traiter avec des destinations spécialisées dans le mainframe, comme Madagascar.
Dans un secteur où les seniors souffrent d'une discrimination, il est regrettable que les SSII ne sollicitent pas davantage les bâtisseurs mêmes de ces grands systèmes. En recherche d'emploi, certains experts quinquas se disent prêts
à revoir leurs prétentions à la baisse. Qui d'autre, plus qu'eux, est en mesure d'assurer le passage de flambeau ?
Les plans antipénurie
1. Formation initiale
D'ici à 2010, IBM compte former 20 000 étudiants dans le monde aux environnements mainframes. Plus de 200 écoles et universités participent à cette opération, baptisée zNextGen.
2. Reconversion
Des SSII recrutent des informaticiens débutants, demandeurs d'emploi, ou des jeunes diplômés scientifiques, qu'elles convertissent - par institut de formation interposé - aux grands systèmes.
3. Onshore et offshore
Recrutement en direct de diplômés étrangers francophones ou recours à l'offshore. Madagascar s'est ainsi spécialisée dans les ' anciennes ' technologies mainframes et Pacbase.
Repères
20 000 experts mainframes manqueraient dans les prochaines années dans le monde.
95 % des entreprises du CAC 40 possèdent un grand système.
500 milliards de lignes de Cobol dans le monde, en progression de 5 % par an.
Deux questions à... : André Cichowlas, membre de la commission économie, marchés de Syntec Informatique
Il est, entre autres, directeur associé de Capgemini France.
Quelle est l'ampleur du besoin en compétences ?
' Dans le secteur de la banque et l'assurance en particulier, il reste des milliards de lignes de Cobol, datant de vingt ou trente ans, que personne n'ose toucher. Leurs développeurs évoluant dans d'autres
structures ou partant à la retraite, nos clients nous demandent de maintenir ces applications ou de les rénover. Ce qui nous conduit à embaucher des ingénieurs et à les former à ces environnements. '
Y a-t-il un seuil critique en termes d'années ?
' Dans les dix prochaines années, les grands comptes lanceront de grands chantiers de migration. Ce qui suppose pour eux de détenir une double compétence mainframes et nouvelles technologies. Mais à la
différence des chantiers réglementaires, qui avaient affolé le marché de l'emploi, il n'y a ici ni urgence ni date butoir. '
Une opportunité qui ouvre des portes : Benoît Astruc (Aedian) : ' Se retrouver pour la première fois devant un terminal 3270 n'est pas forcément très engageant '
Formation initiale
' Diplômé de Polytech Lille, promotion 2004, j'ai surtout étudié C, Java, PHP, les bases de données et les réseaux. Ma formation initiale ne me prédestinait donc pas aux grands systèmes. Néanmoins, le
cursus était axé sur les concepts algorithmiques. Une base solide qui permet d'appréhender tout type de langage. '
Embauche
' Après huit mois de recherche d'emploi, j'ai passé des tests pour entrer chez Aedian, une SSII spécialisée dans le tertiaire financier. J'ai été formé sur une période de six semaines aux environnements mainframes
(Cobol, TSO, etc.), puis pendant deux autres sur Pacbase. '
Mission
' Je participe actuellement, en mode forfait chez Natexis Banques Populaire, à la migration du référentiel accepteur, le gestionnaire des contrats des commerçants dotés d'un terminal de paiement CB. Rédaction
de spec, développement, tests unitaires, assistance à la recette... J'ai élargi mon spectre technique et fonctionnel. '
Impressions
' Les débuts sur un grand système ne sont pas engageants. Mais on se rend vite compte que c'est un outil fiable et efficace. J'ai aussi développé sous J2EE durant quelques semaines pour réaliser linterface
entre les écrans web en Java et les serveurs côté site central. Je considère cette première mission comme une opportunité, sachant que la double compétence mainframes-nouvelles technologies ouvre de nombreux débouchés sur les chantiers de migration
en cours ou à venir. '