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Plus personne ne conteste à la direction des systèmes d'information sa mission de veille technologique. Fini l'époque où cette activité passait pour un passe-temps d'informaticien mordu de high-tech. Aujourd'hui, elle est plus souvent partagée par tous que formalisée dans une cellule spécifique. La veille technologique directement applicable au métier est la règle. Mieux encore, face à la complexité des systèmes d'information, elle déborde de la seule technologie pour s'intéresser au droit, à la société, à la culture. Et elle est façonnée différemment selon le secteur d'activité, le contexte, et surtout le DSI. Trois DSI ont développé leurs méthodes : Philippe Gautier au sein d'une PME confrontée à la mondialisation, Christian Grellier chez un géant de l'immobilier aux portes du développement durable, et Jean-Marie Sifre dans une entreprise internationale du BTP.
Philippe Gautier, DSI de Bénédicta, veut tout savoir avant tout le monde, et surtout agir pour que les choses tournent à l'avantage de son entreprise. La PME évolue dans un monde peuplé de multinationales, celui de la grande distribution. Pour lui donner un avantage concurrentiel, son DSI préfère intervenir en amont sur les standards qui serviront son entreprise. Bâton de pèlerin high-tech en main, il s'inscrit dans les organismes de standardisation, participe à des réunions de divers clubs, et joue même les lobbyistes auprès d'institutions nationales voire européennes. “ On objecte, on argumente, on propose ”, énumère-t-il. Depuis plusieurs mois, il s'implique ainsi dans l'internet des objets. “ Nous avons identifié très tôt - il y a trois ou quatre ans - les standards EPC Global (un système de codification séquentielle des produits, un standard d'étiquette RFID et un réseau de partage d'informations - NDLR). Nous avons repéré des éléments intéressants et d'autres plus problématiques. Nous nous sommes penchés notamment sur le mécanisme de résolution ONS (Object Naming Service) qui fait le lien entre un objet physique et sa représentation virtuelle. ” Philippe Gautier craint alors une évolution de ce modèle à la mode Icann, avec une forte centralisation, et une perte du contrôle des informations pour les entreprises. Il crée alors sa propre structure associative avec pour objectif de partager ses inquiétudes. Avec d'autres DSI, il alerte les autorités sur le délicat sujet de la gouvernance des objets, pour lequel de nombreux restent à préciser. “ L'internet des objets supportera, sans doute, tous les flux de marchandises de la planète ! C'est un projet passionnant et indispensable sur le plan économique qui peut se révéler un véritable cheval de Troie. Nous menons ce que les Anglo-Saxons appellent la “ competitive intelligence ”. ” Pour avancer sur le sujet, le DSI a monté autour des standards existants un pilote unique en Europe, qui ne remet pas en question la souveraineté économique de l'entreprise. Philippe Gautier propose ainsi des pistes, tels les travaux de l'organisation GS1 sur le sujet, qui lui semble plus démocratiques. Bien sûr, il est membre de GS1 !
Pour Christian Grellier, la veille est un métier. Dans les années 2000, il a donné à TF1 son studio multimédia. Cette équipe a scruté le monde de la high-tech pour identifier les innovations en quête d'idées pour la télévision interactive, les jeux, les images 3D, etc., qui ont fait de la chaîne ce qu'elle est devenue. Depuis le début de l'année 2007 et après avoir dirigé e-TF1, il est devenu DSIO de Bouygues Immobilier. Un secteur tout aussi propice à la veille. D'autant que l'entreprise est en pleine phase de croissance avec un défi très particulier qui appelle l'innovation. En 2009, Bouygues Immobilier investira son nouveau siège. Un déménagement lourd de sens, puisque l'entreprise veut en faire un modèle de bâtiment durable. “ Ce projet de siège à “ énergie zéro ” - voire positive - nous pousse à trouver des solutions innovantes en rupture avec nos choix actuels, insiste le DSIO. Nous réfléchissons à externaliser la salle serveur, à trouver un PC léger, à étendre à nos partenaires la gestion électronique de documents interne pour limiter le papier, etc. ”
Selon lui, la veille ne souffre aucun cloisonnement. Des groupes de travail réunissant DSI, services commerciaux et marketing s'organisent. Même les utilisateurs entrent dans la boucle grâce aux maquettes ou aux sites pilotes. De plus, comme toutes les filiales du groupe, Bouygues Immobilier bénéficie d'un terrain favorable. “ Nous avons de nombreux relais, dévoile Christian Grellier. Certains collaborateurs de Bouygues, installés à Tokyo ou dans la Silicon Valley, rendent des rapports sur l'innovation. Nous puisons aussi dans les richesses du e-lab, le centre de recherche, de développement et d'innovation technologique du groupe. ” Sous la responsabilité d'Alain Pouyat, DSI groupe, l'ensemble des DSI se rencontrent régulièrement autour de thématiques transversales. Si la vidéo intéresse davantage TF1, les architectures orientées services ou la sécurité des réseaux suscitent l'intérêt de tous. Bouygues Immobilier n'affiche, par ailleurs, aucun complexe à s'inspirer de ce qui a déjà été fait ailleurs. “ Pour le processus d'achat en ligne complet sur lequel nous travaillons, nous allons nous inspirer de sites de promoteurs du même type ou de site américains. ” Pour l'instant, Christian Grellier n'a pas de projet de cellule de veille. “ Laissez-moi le temps d'arriver ”, plaisante-t-il. Il explique qu'il faut jouer finement avec les populations de laboureurs et de défricheurs, comme il les appelle. “ Les responsables de l'existant (production et études) sont les meilleurs pour optimiser l'existant, mais il faut des défricheurs (cellule de veille) pour ouvrir de nouveaux territoires technologiques, sans se brider dès le départ avec des contraintes de production. ”
“ Nous cherchons à pratiquer une informatique de métier plutôt que technique, explique, pragmatique, Jean-Marie Sifre, DSI de Razel. Cela n'empêche pas de mener aussi une veille technologique plus globale au service de la productivité de l'entreprise. ”
“ Sur un chantier en pleine nature, l'essentiel ce sont les communications et les processus associés, insiste Jean-Marie Sifre. Mais nous avons aussi encore beaucoup de données centralisées qu'il serait intéressant de faire partager à tous. ” Ces domaines guident la veille. A la DSI, cela commence par un appel au réseau de correspondants informatiques. Présents sur les chantiers, ils sont chargés de se mettre à l'écoute des utilisateurs et de transmettre, ensemble, à la DSI une synthèse des besoins.
“ Le prochain projet qui nous conduira à cette démarche consiste à ne justement plus exclure personne de notre système d'information, explique Jean-Marie Sifre. Nous allons exploiter au fin fond de l'Afrique des systèmes de communication par satellite, avec des opérateurs locaux. Cela pose des questions technologiques, mais aussi de prix ou de faisabilité en pleine brousse par exemple. ” Après avoir enquêté sur les solutions possibles depuis la France, les membres de la DSI iront sur place procéder à des tests avant de lancer le projet. “ Pour la veille purement technologique, généraliste, nous faisons plutôt appel à des experts extérieurs, des architectes, que nous avons fidélisés, par ailleurs, et à qui l'on fait partager notre métier et notre entreprise. ”
Outils de recherche web classiques (Google, exalead, etc.).
Cabinets d'études (Gartner Groupe, Forrester Research) pour les rapports d'études mais aussi les conférences.
Salons plutôt spécialisés métier.
Participation aux clubs d'utilisateurs (Cigref, fournisseurs…).
Newsletters techniques.
Presse professionnelle.
Pour les grands groupes, autres cellules de veille, autres DSI, laboratoires internes, contacts avec des laboratoires de fournisseurs ou d'universités, ou encore des lieux stratégiques comme la Silicon Valley.
Inutile d'être trop technophile. Il faut aussi savoir parler culture au sens large, histoire, sociologie, droit, etc. Le bon “ feeling ” technologique s'acquiert grâce à une curiosité générale.
Nul besoin d'avoir raison trop tôt. Il faut identifier les bonnes technologies, et être prêt quand le marché l'est également.
Philippe Gautier, lexplorateur
DSI de Bénédicta
“ Nous avons identifié il y a trois ou quatre ans déjà les standards EPC Global. Nous menons ce que les Anglo-Saxons appellent la “ competitive intelligence ” ”
Bénédicta
Christian Grellier, le technophile
DSIO de Bouygues Immobilier
“ Notre projet de bâtiment à “ énergie zéro ” nous pousse à trouver des solutions innovantes en rupture avec nos choix actuels ”
Bouygues immobilier
Jean-Marie Sifre, le classique
DSI, directeur de la communication et des services généraux de Razel
“ nous privilégions une informatique de métier plutôt que technique, ce qui n'empêche pas de mener aussi une veille technologique globale ”
Razel
Comment s'organiser pour anticiper les évolutions technologiques ?
Philippe Tassin : La veille peut être organisée autour d'un domaine donné. Elle sera alors menée par les acteurs qui s'occupent du domaine. Il n'est pas meilleur stimulant pour un opérationnel que de devoir suivre l'évolution des techniques, se renseigner, sortir, etc. Une autre approche consiste à créer une cellule de veille. Mais ses membres restent souvent les seuls bénéficiaires des séminaires auxquels ils assistent. Si ce modèle est choisi, il faut absolument mettre en place des processus de diffusion du savoir. Enfin, il est possible de sous-traiter partiellement l'activité. Ce n'est pas l'idéal, mais préférable à l'absence de veille.
Quels moyens mettre en œuvre ?
PT : L'écoute des fournisseurs est pratique, efficace, et indispensable. Mais elle ne doit pas constituer la source principale de veille. Cela reste malheureusement souvent le cas, car les DSI sont en position de faiblesse et accaparés par le quotidien ! Et, encore faut-il que tous les fournisseurs, mêmes petits, aient accès à la DSI. Une pratique moins en vogue dans les grands groupes depuis la mise en place des politiques de référencement.
Le DSI joue-t-il pleinement son rôle ?
PT : Non. En dix ans, nous sommes passés d'une économie fondée sur l'industrie et l'agriculture à une économie des services et du savoir. Et cette dernière s'appuie essentiellement sur l'utilisation des technologies de l'information. Comment expliquer que les DSI n'aient pas accompagné le mouvement et se retrouvent en position défensive au lieu d'être le fer de lance de cette révolution ?
















