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L'œil brillant, la voix murmurante, lunettes vissées sur le nez et acné naissante, l'adolescent déclare : “ Je voudrais faire de l'informatique plus tard. ” Ils sont quelques-uns, parmi les centaines de collégiens déferlant au Forum des métiers organisé par la région Basse-Normandie, à avouer ainsi leur passion. “ J'adore les jeux vidéo, lance-t-il. Je voudrais programmer. ” C'est bien le cœur historique du métier d'informaticien.
Mais comment expliquer à ce jeune qu'il lui faudra évoluer bien au-delà de cet idéal pour faire carrière, voire rester dans le monde de l'emploi ? La programmation ne sera qu'une étape furtive dans son parcours. Les métiers purement techniques sont en danger, malgré la tension actuelle du recrutement sur ce type de profils. C'est bien le paradoxe : si les décideurs de la profession déplorent unanimement le manque d'attrait des jeunes pour la filière informatique, ils savent aussi que le métier a subi de profonds bouleversements.
La tendance, évoquée et observée depuis des années, représente à ce jour la dure réalité : les développeurs et techniciens n'ont plus d'avenir s'ils se contentent de cette seule compétence. Malgré le déferlement actuel d'offres d'emploi et d'opérations de communication en tout genre émanant des services de ressources humaines de tout type, les métiers purement techniques ont peu d'avenir en France.
Les DSI des grandes et moyennes entreprises procèdent peu à peu au dégraissage de leurs équipes techniques. D'abord par le biais de l'externalisation totale ou partielle. La sous-traitance a toujours fait partie du paysage, mais les opérations d'externalisation qui se poursuivent vident ainsi les DSI du gros de leurs troupes de développeurs. “ Les DSI sont constituées de profils de plus en plus diversifiés : finance, audit, RH… Mais les profils techniques diminuent en nombre. L'évolution que nous avions anticipée l'an dernier se confirme nettement, surtout dans les services de production ”, commente Sonia Boittin, directrice associée du cabinet KLC et auteur d'un livre blanc sur le sujet, publié en avril 2006.
Au-delà de l'externalisation classique, l'offshore prend le relais. On ne compte plus les grandes entreprises qui ont choisi cette formule magique pour faire réaliser tout ou partie de leurs développements. Banques, industriels, grandes entreprises de services… Toutes ont passé le cap de l'expérimentation offshore et préparent ou ont déjà lancé de grandes manœuvres en la matière.
Mais si l'externalisation s'est souvent accompagnée de transferts d'équipes, permettant aux ingénieurs développeurs de poursuivre leur carrière au sein d'une SSII, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les SSII ne souhaitent plus récupérer ces équipes en dépit de la pénurie actuelle. “ Certaines grandes SSII lancent de très importants plans de recrutement car elles gagnent des contrats d'externalisation sans récupérer les équipes du client. Une partie des informaticiens part à la retraite et les autres sont poussés vers la sortie ”, indique un acteur notable du marché. Un jeu de vases communicants qui ne profite pas à tout le monde.
La production, quant à elle, a franchi le cap depuis plusieurs années déjà. “ L'organisation de la production est désormais orientée client. En s'appuyant sur des méthodologies comme Itil, la DSI structure, d'un côté, l'équipe en contact direct avec le client et, de l'autre, le back office, externalisé soit par briques, soit par pôles. Une démarche beaucoup mieux maîtrisée actuellement ”, annonce Sonia Boittin.
Ainsi, chez l'assureur, c'est l'entité AXA Tech, créée en 2001 qui centralise toute la gestion des infrastructures du groupe dans le monde. Standardisation et meilleures pratiques sont au menu. Désormais, l'entité AXA France Services, qui pilote les développements en France, se consacre, elle, à la gestion et à l'amélioration des processus. “ Depuis 2002, nous ne sommes plus une DSI. AXA France Services joue désormais un rôle très proche de celui des sociétés de conseil comme Accenture. Notre organisation est désormais orientée par métier de l'entreprise. Nous passons ainsi d'une logique ancienne MOA-MOE à une offre de services. Et une partie de nos équipes gère la relation avec Axa Tech ”, précise Yves Laurent qui pilote une des quatre divisions d'Axa France Services. Après le passage à l'euro et à l'an 2000, les investissements ont été réduits pour se stabiliser sur les trois ou quatre dernières années. Et si les budgets sont appelés à croître de nouveau, la politique de sourcing – moitié interne, moitié externe – sera maintenue.
Résultat : les métiers techniques sont particulièrement menacés, dans les DSI d'abord, mais, à terme, dans le pays. Et la frénésie actuelle n'est que l'arbre qui cache la forêt. “ Les DSI recherchent certes des profils techniques, mais de très haut niveau : experts, managers, ou dotés de fortes compétences fonctionnelles. En volume, les grandes entreprises comptent en moyenne 5 à 10 % d'effectifs techniques par rapport à ce qu'ils étaient il y a dix ans ”, constate Dominique Galet, directeur de la division systèmes d'information chez Michael Page France. Ainsi, explique-t-il, nombre de grandes structures maintiennent-elles en interne les ressources nécessaires pour conserver les compétences et piloter les grandes équipes externes.
“ Nous sous-traitons environ 50 % de notre activité, ce qui est conforme à la profession bancaire ”, note Philippe Blin, le DSI de la Banque postale. Créée il y a deux ans, la DSI est en pleine croissance, à l'inverse de ses concurrents. “ Entre 2002 et 2006, au moment où les grandes banques réduisaient leurs investissements, nous recrutions plus de 400 personnes ”, poursuit-il. En témoignent les opérations de partenariat qu'il mène avec IBM et des écoles d'ingénieurs (Supinfo, Epita) pour former de jeunes développeurs sur mainframe. Avec ses collaborateurs, il leur consacre personnellement le temps d'une session de cours pour détailler les perspectives d'emploi du secteur. “ Les développeurs purs verront leurs emplois délocalisés dans les pays à bas coûts. ”
“ Nous voulons vérifier la tendance qui semble apparaître par un travail de recherche : seuls subsisteront dans les DSI les métiers techniques de haut niveau et qui imposent une proximité du client. ” Renaud Cornu-Emieux, directeur de l'Ecole de management des systèmes d'information de Grenoble, est bien placé pour en parler. “ Notre cursus forme les gens sur le bilinguisme en IT et business. Parmi nos stagiaires, bon nombre viennent de métiers techniques sans caractère stratégique et sont inquiets pour leur avenir, note-t-il. Tout ce qui relève du développement basique sans valeur ajoutée pour le cœur de métier est ou sera rapidement externalisé. ”
Comment alors faire évoluer sa carrière ? Depuis plusieurs années, la rengaine de la double compétence berce le secteur. Jusque-là particulièrement appréciée, elle est désormais incontournable. Aujourd'hui, l'enjeu est d'autant plus majeur que les plans de recrutement de profils techniques masquent la réalité de fond. “ Aujourd'hui, on ne fait plus sa carrière comme il y a dix ans ! Les développeurs purs et durs n'ont que peu d'avenir. Les développeurs J2EE très demandés ces temps-ci répondent à un besoin précis à court terme. Seuls ceux qui acquièrent une compétence fonctionnelle et un volet managérial évolueront dans les DSI, qui ont de moins en moins besoin de simples développeurs. ”
Outre la difficulté pour les développeurs d'assurer leur avenir, l'enjeu est énorme pour l'informatique française : “ Sur SAP, par exemple, le pool de compétences tend à diminuer en France. Les SSII n'auront donc plus les moyens d'assurer les grands projets, et c'est l'Inde qui va les récupérer ”, constate Dominique Galet.
L'entreprise
Philippe Blin, (DSI de la Banque postale) : “ Nous aurons moins de développeurs purs, mais à moyen terme nous n'envisageons pas l'offshore ! ”
L'analyste
Sonia Boittin, (directrice associée du cabinet KLC) : “ Nos prévisions de réduction des effectifs techniques dans les DSI se confirment, en particulier dans les services production. ”
Le formateur
Renaud Cornu-Emieux, (directeur de l'Ecole de management des systèmes d'information de Grenoble) : “ La moitié de nos stagiaires, des développeurs avec cinq ans d'expérience, cherche les compétences managériales pour évoluer. ”
KLC
Le cabinet s'est penché sur la composition des DSI des grandes et moyennes entreprises. Les profils sont de plus en plus diversifié : audit, comptabilité finances, RH… Quant aux profils techniques, qu'ils concernent les études et développement ou la production, ils marquent une baisse indéniable. Grands perdants dans les années à venir : les développeurs et les techniciens de production.
L'école de management des systèmes d'information de Grenoble
Elle met au point, avec le Cigref, un référentiel des compétences – et non des métiers – nécessaires aux DSI. La description des compétences techniques mentionne, lorsqu'il s'agit de niveaux confirmés ou expertes, de solides compétences en termes fonctionnels et de management. Des connaissances et aptitudes indissociables des compétences techniques, dès lors qu'on acquiert de l'expérience. L'école lances dès la rentrée un programme de recherche en partenariat avec le Cigref sur l'avenir des métiers techniques dans les DSI.
Syntec Informatique
Le syndicat a lui aussi mis en place un observatoire des métiers. Premiers travaux : l'étude du métier d'analyste programmeur. Si la première enquête consacrée à la satisfaction de ces techniciens a surpris par ses résultats positifs, on attend toujours les travaux sur l'avenir de la profession.
Quels sont les profils recherchés par les DSI ?
Parmi les profils techniques, les DSI recherchent prioritairement des architectes et des experts de haut niveau, en particulier dans les domaines de la sécurité et des réseaux. Mais les systèmes d'information nécessitent de plus en plus de compétences liées à l'audit, la finance, les ressources humaines, le droit, la communication, les achats…
Où trouver encore des postes techniques ?
Dans les SSII bien entendu, mais aussi les PME où il existe un gisement important de postes techniques. Bonne nouvelle : de plus en plus d'entre elles se dotent d'équipes informatiques, certes réduites mais non moins indispensables. Les entreprises liées aux technologies et au commerce électronique sont concernées au premier chef, mais, plus largement, toutes les PME ont aujourd'hui besoin de compétences informatiques. Les collectivités territoriales recrutent aussi des profils techniques qui n'intéressent guère les SSII. Entre autres des bac+2.
Pourquoi le papy-boom n'influence-t-il guère les recrutements de techniciens dans les DSI ?
Il n'a effectivement pas déclenché les vagues de recrutements longtemps annoncées, en particulier dans l'informatique. D'une part, parce que les grandes opérations d'externalisation ont commencé depuis plusieurs années. D'autre part, selon l'étude de la société de conseil KLC, seulement 56 000 départs à la retraite sont prévus entre 2000 et 2010. En informatique, ce chiffre est plus faible que dans toutes les autres activités. Ainsi, contrairement aux idées reçues, le taux de seniors dans les DSI est de 11,2 %, soit le plus bas tous secteurs confondus.
















