En 2007, l'ANR avait lancé huit appels à projets. En 2008, ' pour mieux prendre en compte les enjeux économiques ', le dispositif est refondu en cinq plus gros programmes. Ils font la part belle aux recherches à dominante public-privé.
Recherche à dominante fondamentale.
Exploration de nouvelles pistes en rupture qui intéresseront l'industrie dans le futur pour développer de nouveaux paradigmes de calcul.
Dominante partenariale, mais quelques projets ouverts admis.
Développement de briques technologiques en ciblant des domaines pour lesquels il faut maintenir une forte capacité d'innovation : systèmes embarqués et de grande taille, génie logiciel, sûreté, web, etc.
Dominante partenariale, mais quelques projets ouverts admis.
Répondre aux besoins de communication mobile et ubiquitaire, et au trafic massif de données dans les réseaux de machines. Tous les aspects sont abordés (matériel, architecture, trafic, exploitation, sécurité, usage et régulation).
Dominante partenariale, mais quelques projets ouverts admis.
Développer les bases d'une industrie puissante des contenus, des systèmes interactifs, de la robotique cognitive, de l'ingénierie des connaissances.
Dominante partenariale, projets ouverts admis.
Développement de la conception, de la science et de l'ingénierie numériques, grâce notamment au calcul intensif et à la simulation, pour améliorer la compétitivité des entreprises et de la recherche française.
Vous allez devoir expliquer aux chercheurs l'arrivée du nouveau programme Domaines émergents, absent dans l'ancienne programmation ?
Gérard Roucairol : Les modèles de traitements et de calcul sont amenés à changer radicalement dans les prochaines années. La loi de Moore va atteindre ses limites. La hausse de la fréquence des processeurs doit s'arrêter. A 10 GHz, vous obtenez, sur un centimètre carré, une dissipation de chaleur équivalente à celle à la surface du soleil. La puissance résultera plutôt de l'accumulation de processeurs. En 2012, Intel prévoit d'accueillir 80 c?"urs sur un seul chip, pour plusieurs téraflops. A moyen terme, cela va se traduire par une rupture fondamentale pour l'industrie logicielle, qui n'a peut-être ni la capacité financière ni les compétences pour adapter les programmes à cette nouvelle donne. A long terme, à l'horizon 2015, 2020, le silicium, comme support de calcul, sera remis en cause. Le modèle ne reposera plus sur celui de la machine de Turing utilisé depuis l'après-guerre. Il va falloir réfléchir à de nouvelles approches : le quantique, les nanostructures, la fluidique... C'est un retour aux fondamentaux de la science.
La France est-elle compétitive ?
G.R. : On assiste à une ' guerre ' mondiale fantastique. L'objectif national est de disposer d'un superordinateur d'un pétaflop d'ici à 2009, soit une machine capable de traiter 1015 opérations par seconde. Les Etats mettent beaucoup d'argent pour atteindre le pétaflop le plus rapidement possible, notamment les Américains, les Japonais, voire les Chinois. C'est moins vrai pour l'Europe, qui comprend moins cet enjeu géostratégique mondial. Aux Etats-Unis, c'est le thermo-nucléaire qui tire ces recherches. Au Japon, c'est la simulation du climat qui devrait bénéficier d'une machine à 3 pétaflops à l'horizon 2012 ! En France, le nucléaire avec le CEA est moteur. Mais d'autres initiatives comme Ter@tec, au sud de Saclay, n'excluent pas de mutualiser cette puissance pour le civil.
' Qui aurait voulu nous empêcher de travailler aurait inventé l'ANR '
Anne Canteaut, directrice de recherche au projet Codes de l'Inria
' L'ANR serait une bonne chose si elle ne venait pas en substitution d'autres financements. Par exemple, il est de plus en plus difficile d'avoir une bourse de thèse sans passer par un projet ANR. Je ne nie pas les succès qu'ont eu les recherches sur projet, mais tous les financements ne doivent pas s'opérer de cette manière. La surcharge bureaucratique est énorme. Entre nous, nous avons coutume de dire que quelqu'un qui aurait voulu nous empêcher de travailler aurait inventé l'ANR. Si un sujet est accepté, il faut remettre un rapport tous les six mois. Pour nos recherches financés par l'Inria, nous sommes bien sûr évalués, mais tous les quatre ans. Avec un projet ANR, cela se transforme parfois en défiance a priori et pas d'évaluation a posteriori. Alors qu'un financement courant, c'est la confiance a priori, l'évaluation a posteriori. '
' L'ANR a cassé les réseaux '
Témoignage anonyme, chercheur ayant participé aux comités scientifiques de l'ANR.
' Ce qu'il faut pour la recherche, c'est une refondation des institutions, qui datent du siècle dernier. L'ANR, c'est une rustine, ce n'est pas clair ni franc. Elle a été créé pour assécher les budgets du CNRS et des autres institutions. On ne peut pas reproduire la NSF américaine à l'échelle de la France. Ici, tout le monde se connaît : c'est copains et coquins. A l'époque des réseaux, il y a eu une réelle embellie dans la recherche sur les TIC. Les acteurs d'une même communauté se partageaient les projets, sans l'inquisition de l'ANR. Celle-ci a cassé ces réseaux. L'ANR pourrait être une bonne chose. Mais l'argent est détourné au profit de certaines grandes entreprises et du CEA. '
' Le système engendre de la compétition entre les chercheurs '
Alain Dutech, chargé de recherche Inria ; Equipe Maia/Loria.
' La recherche sur projet fonctionne si l'on sait où on va, et l'ANR remplit son rôle. Mais si le postulat est de rendre les industries plus compétitives, ce n'est pas la bonne solution. D'ailleurs, les américains, habitués à ce type de recherche, commencent à lorgner vers le modèle français. Nous sommes obligés de répondre fréquemment aux appels à projets. Cela engendre de la compétition entre les chercheurs, alors qu'habituellement, lorsqu'on travaille sur des sujets proches, on essaye de collaborer. On ne comprend pas toujours les raisons du refus ou de l'acceptation d'un projet. '
' Ne pas opposer recherche académique et recherche sur projets '
Francis Jutand, directeur scientifique du GET (Groupe des écoles de télécommunications), et membre du Comité sectoriel pour les STIC de l'ANR.
' L'ANR permet de professionnaliser la gestion des appels à projets. Elle évite les aléas pouvant survenir lors des appels des ministères, en cas de changements politiques. De plus, les appels à projets sont clairs et garantissent l'équité. Il ne faut pas opposer recherches académique et sur projets. La réalité est plus fluide. Les directeurs de laboratoires sont habitués à être jugés par leur pairs et à chercher des financements. C'est d'autant plus vrai dans le domaine des STIC, où beaucoup de ressources financières sont contractuelles. Même s'il y a des améliorations à apporter pour que les chercheurs consacrent moins de temps à la recherche d'argent. Mais, bien sûr, s'il n'y avait que des recherches sur projet, ce serait déstructurant. '