Les salles serveurs s'évaporent en nuages
Héberger des serveurs de façon virtuelle quelque part sur internet, puis les exploiter à distance... voici l'informatique dans les nuages. Un environnement séduisant, mais pas adapté à toutes les applications, ni aux serveurs gourmands en ressources processeurs.
01net.
le 06/12/07 à 00h00
Les faits
Avec l'Elastic Cloud Computing (EC2), Amazon met à disposition du public ses propres fermes de serveurs pour y exécuter n'importe quelles machines virtuelles. Même approche avec le programme Blue Cloud où un ensemble de ressources informatiques sera exploitable via internet. Un concept qu'applique déjà une petite société française depuis trois ans.
L'analyse
Rêvons un peu. L'informatique n'a plus d'importance. C'est une commodité, presque un produit de consommation courante. Une entreprise a un besoin urgent de boucler sa facturation ? En un clic, et pour l'espace de quelques heures, ses serveurs biprocesseurs deviennent quadripro. Elle a ensuite besoin d'utiliser ponctuellement une application de gestion de relation clients ? Il lui suffit de l'exploiter le temps voulu puis de la remettre en sommeil. Fini donc le casse-tête du dimensionnement de serveurs, la crainte de s'engager sur telle application ou telle technologie. Avec l'informatique dans les nuages (ou Cloud Computing), l'entreprise dispose d'un potentiel informatique illimité dont les éléments sont activés ou désactivés à la demande. La direction financière jubile : pas d'investissement, elle ne paie que ce qu'elle consomme. Quand au DSI, il pilote le tout du bout de la souris, les pieds sur la table et un café à la main.
Mais il ne s'agit que d'un rêve... Pourtant ce que laissent entrevoir les dernières offres d'hébergement n'en sont pas loin. Car après le logiciel proposé en tant que service, c'est au tour du matériel de l'être. Jusqu'ici, les fournisseurs louaient soit des racks de serveurs vides où installer leurs propres machines, soit des serveurs préconfigurés pour accueillir les applications de l'entreprise ou des services web. Avec le concept d'informatique dans les nuages, les serveurs physiques des utilisateurs sont hébergés dans des machines virtuelles s'exécutant dans d'immenses centres informatiques standardisés. L'entreprise n'a donc plus de batteries de serveurs en sous-sol. Son infrastructure informatique est virtualisée quelque part ' dans les nuages '. L'exploitation reste pourtant équivalente puisque la direction informatique est capable de configurer chaque serveur, système d'exploitation et applications, comme s'il s'agissait d'une machine physique. Avec toujours le même objectif : lisser la facture informatique, basculer les investissements en charges.
Une perspective réjouissante notamment pour les jeunes pousses qui n'ont pas les moyens d'investir lourdement dès le départ dans un gros centre informatique. Les gains sont aussi conséquents en terme d'exploitation. Comme il s'agit de serveur et de stockage virtuels, le dimensionnement s'effectue de façon dynamique, au plus près des besoins grâce à des outils comme VMotion de VMWare. De même, la réplication d'un serveur se résume à la copie d'un fichier. Ce qui revient beaucoup moins cher qu'une grappe redondante ou qu'une machine de secours. L'hébergement de machines virtuelles fait d'ailleurs chuter le prix des plans de reprise d'activité (PRA). Il fallait auparavant prévoir plusieurs millions d'euros avant même d'envisager ce type de solutions. Dans ce contexte, la duplication des données devient moins chère puisqu'automatisée au travers de la réplication des réseaux de stockage SAN. Sans oublier qu'une fois l'infrastructure virtualisée, les dépendances au matériel deviennent minimes. Il est donc possible de redéployer très rapidement son informatique sur un matériel différent en cas d'incendie par exemple (les outils de supervision restent les mêmes).
Une jeune société française, Pertineo, applique ce concept depuis trois ans. Elle se félicite aujourd'hui de l'arrivée sur ce terrain de gros acteurs comme IBM ou Amazon. ' J'ai longtemps prêché dans le désert, reconnaît Erwan Bellec, son fondateur Cette étape était un passage obligé après la consolidation, la virtualisation des réseaux, des serveurs et du stockage. Il y a quelques années, proposer ce genre de solution était difficile tellement les outils de sauvegarde, de supervision et d'allocation de ressources étaient rudimentaires en environnement virtuel. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. '
Gare aux chutes de performances !
L'hébergement de machines virtuelles serait-il pour autant la panacée ? En aucun cas. Tout d'abord parce que la virtualisation grève les performances. Ce genre d'environnement n'est pas adapté aux applications ou aux serveurs gros consommateurs de ressources processeurs (SGBD, calcul, voire certaines applications Java ou ASP.Net). Il ne serait pas raisonnable de virtualiser des serveurs Citrix, par exemple. La chute de performance serait spectaculaire. Des problèmes se posent aussi pour les environnements AS/400, Solaris ou grand système, ainsi que pour les applications multipliant les dépendances matérielles. Elles sont tout simplement impossibles à virtualiser en mode hébergé aujourd'hui. ' Mais rien n'empêche de les déployer sur des serveurs physiques hébergés, rétorque Erwan Bellec. C'est tout l'intérêt de la virtualisation : elle est réversible. '
On retombe dans le casse-tête du dimensionnement de serveur que la virtualisation aide justement à gommer.
Confidentialité garantie
Comment s'assurer que les données hébergées sont sécurisées lorsque l'on n'est propriétaire ni du matériel, ni du logiciel qui s'exécute dessus ? Faux problème, répondent en ch?"ur les fournisseurs. Qui garantissent tous une stricte confidentialité des données à coup de chiffrement, de réseaux virtuels et de contrats de qualité de service. ' Il est devenu anachronique de mettre un frein à la virtualisation pour cause de mutualisation. dit Fabrice Coquio, PDG de l'hébergeur Interxion. Doit-on rappeler que les contrats de secours d'IBM Recovery et de Sungard s'appuient depuis des années sur du matériel mutualisé ? ' Les plus paranoïaques se souviendront des affaires de dessous-de-table versés à certains hébergeurs pour récupérer des fichiers clients...
Rappelons enfin que cette ' informatique dans les nuages ' ressemble beaucoup à un retour à la préhistoire informatique. Les plus anciens y verront un ersatz de la location de temps machine réactualisé avec des machines virtuelles. Difficile donc de parler de modernité. D'autant que les différentes initiatives de ce type lancées jusqu'à présent, se sont toutes soldées par un fiasco. On se souvient par exemple de l'offre Grid Compute Utility de Sun. Le constructeur louait la puissance de calcul de ses plus gros serveurs et facturait l'usage à partir d'un dollar par processeur et par heure. Echec cuisant.
Certes, cette fois, les offres sont beaucoup plus flexibles car elles acceptent des machines virtuelles Linux ou Windows. Elles sont même accueillies avec bienveillance puisqu'elles conjuguent les deux termes à la mode du moment : ' virtualisation ' et ' logiciel en tant que service. ' Mais cela sera-t-il suffisant pour réaliser nos rêves ?
Questions / Réponses
En général, ce sont des batteries de serveurs x86 de gros calibre (quadriprocesseur bic?"ur, 64 bits, 20 Go de mémoire). On notera le faible usage des serveurs lames, trop limités en mémoire et en capacité d'entrées-sorties. Le stockage s'effectue obligatoirement sur des SAN pour faciliter la réplication et fluidifier la réallocation de machines virtuelles.
Souvent au mois, selon la puissance ou le nombre de machines virtuelles. Parfois, la facture augmente selon la capacité mémoire consommée. Et les licences logicielles peuvent être prises en compte dans le loyer quand l'éditeur accepte l'usage en mode locatif. Il n'est pas forcément moins cher de louer, mais c'est beaucoup plus souple.
Une liaison de type fibre peut être obligatoire. Or son coût est rarement factorisé dans les différentes offres d'hébergement. A surveiller donc, d'autant que les prix varient du simple au double selon la situation géographique de l'entreprise.
VMware et Citrix proposent des outils pour créer des machines virtuelles de PC sur le serveur. Mais l'extensibilité de ce genre de solution sur des parcs importants reste à prouver. Et certaines applications bureautiques nécessitent trop de ressources processeur pour être exploitables de cette façon.
L'avis de l'utilisateur : Yann Guilloux, responsable informatique de Pinault Bois Matériaux
' Je déploie des machines depuis mon salon '
' J'ai opté pour ce type d'offre afin d'avoir l'esprit tranquille. Ainsi, je n'ai plus à gérer des dizaines de serveurs physiques avec leurs onduleurs, leurs climatisations, etc. Ma réactivité est bien meilleure en cas de catastrophe, car le plan de reprise est automatique grâce à la réplication des SAN. J'utilise VMWare depuis des années. Depuis mon salon, je peux déployer de nouvelles machines virtuelles sur mon réseau d'entreprise. Qu'elles soient dans notre salle informatique ou ailleurs ne me pose donc pas de problème. Mais si l'on m'avait posé la question il y a six ans, je vous aurais répondu que je préfère avoir mes petits serveurs près de moi... Aujourd'hui, moins je descends dans la salle informatique et mieux je me porte. '
' J'aimerais aller plus loin dans la virtualisation '
' Nous sommes toutefois loin du monde merveilleux où l'on pourrait virtualiser toute l'infrastructure : les machines, les systèmes d'exploitation, les applications. Mon rêve ! Pourquoi ne pas remplacer les fichiers de serveurs virtuels, les fameux VMDK, par des images de disques configurables à la volée comme le propose la technologie d'Ardence ? Chaque serveur démarrerait depuis le réseau avec la bonne image disque préconfigurée en fonction de ce que l'on souhaite en faire (Boot PXE comme avec iScsi). Pourquoi ne pas virtualiser toutes les applications avec une technologie comme celle de Softricity ? Nous ne serions alors plus du tout dépendants ni de l'infrastructure matérielle, ni des systèmes d'exploitation. Quelqu'un le proposera-t-il et à quel prix ? '
Ce qu'ils en pensent : Fabrice Coquio (Interxion) : ' il s'agit d'un mouvement récurant, pas d'un nouveau Graal '
' Nous sommes plutôt observateurs qu'acteurs de ce marché. La virtualisation est d'abord une question de bon sens. Selon le Broad Group et IDC, les serveurs sont utilisés à seulement 25 % de leur capacité. La virtualisation permet donc de mieux les exploiter. Reste que l'hébergement des machines virtuelles n'est pas la panacée. Ce n'est qu'une solution d'optimisation de plus pour son informatique. Les entreprises devraient déjà commencer par homogénéiser leur parc et faire évoluer leurs systèmes actuels. Cette apparente nouvelle vision de l'informatique entièrement virtuelle et hébergée est plus facile à envisager pour ceux qui démarrent que pour ceux dont la salle informatique ressemble à un Sicob. Il est d'ailleurs ironique de voir des acteurs comme Amazon arriver sur ce terrain. S'ils ont autant de capacité inutilisée, ils devraient penser à une optimisation de leur propre utilisation... '
Ce qu'ils en pensent : Gilles Pecqueron (Telehouse) : ' une évolution naturelle après l'hébergement '
' Si l'on parle beaucoup de virtualisation et d'hébergement aujourd'hui, c'est parce que l'état de l'art est prêt côté stockage. Le premier moteur reste la protection des données critiques, la mise en place d'un plan de secours et de continuité. Or, comme il faut des serveurs pour gérer cet ensemble, la virtualisation suit naturellement. Car il est beaucoup plus simple et économique de dupliquer un environnement virtuel. Il s'agit donc d'une évolution naturelle. Nous proposerons d'ailleurs une offre d'hébergement de ce type au premier trimestre 2008. Les entreprises doivent externaliser ce qui n'est pas critique pour le métier, mais est indispensable et coûte cher : la messagerie ou le SAN par exemple. Elles peuvent ainsi se consacrer aux applications de prise de commande ou à l'optimisation des outils de production, par exemple. '