Comment l'Europe peut reconquérir son logiciel
Une fois réglés quelques problèmes politiques, culturels et technologiques, nos éditeurs ont largement de quoi renverser l'hégémonie américaine.
01net.
le 04/12/08 à 00h00
Des nains ! Voilà le terme qui convient pour qualifier les éditeurs européens face aux géants américains. Sur les dix premiers vendeurs mondiaux, on ne trouve qu'un Européen : SAP. Si on élargit l'assiette aux 20 premiers, ils ne sont pas plus de quatre : Dassault Systèmes, Sage et Logica venant prêter main forte à l'Allemand. C'est peu, très peu quand le chiffre d'affaires de ce quatuor pèse cinq fois moins que le top 3 américain. On a beau être ' europtimiste ', la dernière étude Euro Software 100 de PricewaterhouseCoopers (PwC) a de quoi déprimer.
A l'heure du marché unique, où est passée la grande Europe du logiciel ? Et qu'est devenu le contre-pouvoir face aux Américains ? Si le tableau n'est pas rose, c'est avant tout parce que ces derniers ont un énorme marché intérieur. Avec un quart du PIB mondial comme marché référence, un leader outre-Atlantique devient mathématiquement leader mondial. A côté, le leader franco-français ne pèsera pas grand-chose sur l'échiquier international. S'ajoute à cela une quasi hégémonie des Américains sur l'infrastructure tant côté matériel que logiciel. On ne trouve ainsi aucun Européen dans les dix premiers fournisseurs de logiciels d'infrastructure mondiaux. Or comme l'ont prouvé Microsoft, IBM ou Oracle, maîtriser l'infrastructure permet de placer plus facilement ses applications.
Cette mainmise sur l'infrastructure a également simplifié l'expansion internationale des éditeurs américains. Une base de données ou un système de stockage s'utilisent de la même façon à Angers, Boston ou Calcutta. En revanche, il faudra réécrire sa comptabilité pour l'adapter à la réglementation de chaque pays... sans oublier de la traduire et de monter le réseau de distribution ad hoc. ' Un éditeur français qui veut embaucher des Allemands en Allemagne doit d'abord y installer une filiale. C'est évidemment beaucoup plus simple pour un Californien qui vise le marché new-yorkais : même langue, mêmes lois, même cadre fiscal ', déplore Eilert Hanoa, PDG de Mamut, petit éditeur paneuropéen de progiciels.
La grande hétérogénéité du marché reste donc le principal handicap du logiciel européen. Elle bride la conception de solutions valables d'emblée sur plusieurs marchés et complique l'expansion internationale. L'actuelle harmonisation des réglementations au sein de l'Union est donc essentielle. Mais selon les experts, il faudra encore plusieurs années avant que la zone euro puisse être considérée comme un véritable marché unique.
Une excellence française reconnue
Ces fortes spécificités locales ont toutefois permis l'émergence d'une formidable industrie de l'applicatif métier. On y croise quelques acteurs globaux, comme SAP, beaucoup de taille moyenne et une majorité centrés sur des niches. Un terrain sur lequel les Américains, malgré leur puissance, ont toujours du mal à s'imposer. ' Le marché de l'applicatif métier européen nécessite une bonne connaissance locale. Or les Européens ont cette culture du spécifique. C'est pourquoi Microsoft, qui possédait déjà les progiciels de l'Américain Great Plains, a quand même jugé bon de racheter l'Européen Navision pour ses compétences et sa culture de la personnalisation européenne ', explique Liz Herbert, analyste à Forrester.
Les éditeurs du Vieux Continent démontrent aussi leur excellence technologique sur des secteurs comme le moteur de recherche d'entreprise, la mobilité ou le décisionnel. Là, des acteurs tels que Sinequa, Exalead, Netviewer, BIS ou Qliktech affichent des croissances de plus de 50 %. Malheureusement, ils aiguisent aussi l'appétit des Américains, comme l'ont montré les récents rachats de Fast par Microsoft, GL-Trade par Sungard ou encore BO par SAP (ce dernier étant toutefois... allemand). A ce petit jeu des acquisitions, on notera que la plupart des stars françaises ont été avalées ces dernières années. BO, Cartesis, XRT, Ilog et GL-Trade ont tous changé de pavillon. De quoi amputer l'édition logicielle française de plus de 1,2 milliard d'euros, selon PwC. ' Ces acquisitions confirment l'excellence française en matière de logiciel. Mais elles soulignent aussi la difficulté de son industrie à créer un champion d'envergure mondiale, à l'exception de BO ', constate Pierre Marty, spécialiste logiciels chez PricewaterhouseCoopers.
Reprendre l'avantage grâce au Saas
Les éditeurs européens seraient-ils condamnés à plafonner sur des niches ou à être rachetés ? ' Plus aujourd'hui, affirme Loïc Rivière, délégué général de l'Association française des éditeurs de logiciels (Afdel). Une nouvelle génération de " sérial entrepreneurs " redynamise actuellement le marché. Beaucoup comprennent l'importance de l'internationalisation et l'intérêt d'atteindre une taille critique. Ce sont désormais les Européens qui vont mener la consolidation. ' Longtemps considérés comme des proies, ces derniers se muent doucement en prédateurs. On assiste d'ailleurs à une sorte de course à la masse critique : Lefebvre Software, par exemple, vient de s'emparer d'ASgroupe. Quelque temps auparavant, Unit 4 Agresso avait racheté Coda, quant à Cegid, il avait gonflé son portefeuille avec VCS Timeless et Civitas. Beaucoup de ces PME du logiciel sont aujourd'hui très actives au sein des associations d'éditeurs pour multiplier les contacts, créer des coentreprises et trouver des synergies afin de doper leurs forces respectives dans différents pays.
Mais c'est surtout grâce à la vente de logiciel en tant que service (modèle Saas), que l'Europe peut reprendre l'avantage. Certes, il s'agit d'une tendance globale, sur laquelle les gros acteurs semblent déjà bien présents. Sauf que la plupart ont une approche avant tout tactique. ' SAP, avec Business Bydesign, ou Microsoft, avec Azure, n'ont aucun intérêt à accélérer le mouvement vers l'hébergé. Ils doivent protéger autant que possible leur juteux modèle de licences " perpétuelles " ', explique Liz Herbert, de Forrester.
Il y a donc des opportunités, des places à prendre pour les nombreuses PME européennes, spécialistes du fonctionnel. Car le modèle Saas à l'avantage de gommer le principal handicap des petits éditeurs : leur taille. Les donneurs d'ordres rechignent souvent à prendre des risques en signant de gros contrats avec de petits acteurs. ' Avec le Saas, cette crainte sera levée car l'engagement se fait sur un simple abonnement que l'on peut interrompre à tout moment, avec une enveloppe de départ beaucoup moins élevée qu'avec des licences ', estime Olivier Novasque, président de la Commission Saas de l'Afdel et patron de Sidetrade.
Investir à long terme pour se développer
Jouer la carte de l'hébergé pour un Européen, c'est aussi garantir une réelle proximité avec les entreprises locales, alors qu'un Américain considère avant tout l'Europe comme une région. Si un géant du Saas tel Salesforce peine sur notre continent (78e au classement avec moins de 80 millions d'euros de revenus), ce n'est pas seulement parce qu'il doit s'adapter aux différents marchés, mais aussi parce que beaucoup d'entreprises tiquent à l'idée d'héberger leurs données à l'étranger.
Enfin, en plus de simplifier les problèmes de distribution et de montée en puissance, le Saas est peut-être l'arme fatale contre un autre mal européen : l'accès à un investissement de long terme. ' C'est un problème qui handicape la plupart des éditeurs, estime Loïc Rivière, de l'Afdel. Les investisseurs appréhendent très mal la valeur du logiciel. C'est flagrant quand on constate que les industriels du CAC 40 ?" tels LVMH, Boloré, PPR et d'autres encore ?" préfèrent investir dans les médias, alors que le logiciel affiche une forte croissance et une belle rentabilité. '
Avec les abonnements du modèle Saas, en revanche, un éditeur bien établi a la garantie de revenus récurrents. Il gagne en visibilité financière, ce qui plait aux investisseurs. Et ainsi peut trouver plus facilement des fonds pour accompagner son développement international et, pourquoi pas, des acquisitions.
Les éditeurs européens peuvent donc largement profiter du nouveau modèle de cette industrie. Des changements culturels s'opèrent, la jeune génération d'entrepreneurs se veut plus conquérante et on observe un dynamisme sans précédent sur le Vieux Continent. Aujourd'hui, l'Europe du logiciel est donc en bien meilleure posture pour inverser la tendance. Espérons qu'elle saura en profiter, et qu'elle ne se fera plus coiffer au poteau comme avec l'open source, dont tous les leaders sont aujourd'hui... américains.
Les chiffres du marché logiciel européen
Sur les 100 premiers acteurs de chaque pays, moins de cinq réalisent plus de 150 M d'euros de CA et plus de la moitié fait moins de 50 M d'euros de CA.
Le marché européen est déjà très consolidé : les 10 premiers accaparent 45 % du marché.
Les trois premiers éditeurs américains (qui sont aussi les trois premiers mondiaux), pèsent un peu plus de 55 M d'euros, soit l'équivalent du marché européen dans son ensemble.
L'Europe représente près de 30 % du marché mondial. Les éditeurs américains accaparent plus de la moitié du marché européen.
Top 10 des vendeurs d'applications packagées en Europe
Grâce aux différences locales, les Européens ont créé une économie logicielle forte avec des acteurs globaux et de niche.
Top 10 des vendeurs de logiciels infrastructure en Europe
Les Européens ont depuis longtemps déjà abandonné l'infrastructure aux Américains.
Seulement quatre Européens dans le Top 20
Si le poids de l'Allemagne tient exclusivement à SAP, l'Angleterre représente l'industrie la plus forte avec 26 acteurs au-dessus des 50 millions d'euros de CA. La France, elle, est pénalisée par la disparition de ses stars BO, Cartesis, XRT, Ilog et GL-Trade.
Méthodologie
La notion de logiciel inclut les applications, les logiciels d'infrastructure et les outils systèmes.
Le classement est fondé sur le CA licence, maintenance et support technique.
Certains chiffres sont des estimations Pierre Audoin Conseil qui n'ont pas été validées par les entreprises.
L'activité OEM est prise en compte dans le CA (Microsoft par exemple).
L'avis de l'expert : Patrick Bertrand, président de l'Afdel et directeur général de Cegid
' Je ne crois absolument pas à la fatalité '
' Il y a un très bon niveau technologique en Europe. Il faut simplement trouver le décor qui permette aux éditeurs de s'épanouir. Cela passe d'abord par la pédagogie. Chacun doit comprendre que les pays qui ont eu le plus de croissance sont ceux qui ont le plus investi dans le logiciel. En France, il aura fallu attendre 2008 pour que sorte un rapport qui considère l'économie numérique comme un moteur de l'économie. '
' Le financement des PME reste un problème '
' Il faut aussi que les grands donneurs d'ordre français fassent confiance aux PME innovantes, comme aux Etats-Unis, notamment pour ce qui est des commandes publiques. Pourquoi ne pas diviser les lots des appels d'offre ? Je serai aussi très attentif à l'affectation des fonds de l'ISF à la souscription de fond commun dans les PME. Nous souhaitons qu'ils soient investis dans l'immatériel et dans les technologies. Cela permettra à beaucoup de débloquer des financements et de réaliser de la croissance externe. '
' Un patriotisme économique sélectif '
' Je n'ai pas de position univoque sur le patriotisme économique. Néanmoins, il est étonnant que lorsqu'il y a des rumeurs de rachat de Danone par Coca-Cola ou de Péchinet par Alcan, tout le monde s'inquiète. Mais quand BO est racheté par SAP ou Ilog par IBM, personne ne réagit. Il faut une prise de conscience de l'environnement public, privé, du patronat et des décideurs. Le logiciel aussi est une industrie fondamentale pour la France et l'Europe. '
Ce qu'ils en pensent
Jean Ferré (Sinequa) : ' un écosystème de SSII plutôt que d'éditeurs '
' En France, nous avons une culture de la superinnovation plutôt que du produit. Nous avons donc développé un écosystème de SSII plutôt que d'éditeurs, avec des acteurs forts comme Atos ou Capgemini. L'Europe entière traîne cet historique, cette culture d'ingénieur et de service plutôt que de fabrication de produits. Résultat, les entreprises acceptent plus facilement de dépenser 10 millions d'euros en jours/homme, plutôt que sur la base du retour sur investissement d'un logiciel. Avec Sinequa, je n'ai malheureusement pas accès à un financement qui me permettrait d'avoir une stratégie de croissance externe. Je suis donc dans l'excellence technologique, la rentabilité et la croissance mesurée. L'argent va plutôt aux LBO car les financiers n'ont ni la culture de l'innovation, ni celle de la technologie. Ils ont beaucoup de mal à valoriser un éditeur car ses actifs sont immatériels, il s'agit de pure propriété intellectuelle. '
Olivier Novasque (groupe Sidetrade) : ' Le modèle Saas est une chance pour l'Europe. Ne pas le proposer serait une erreur '
' On ne compte plus les licences vendues et non exploitées dans les entreprises. En mode Saas, cela n'arrive jamais. Si l'application ne rend pas le service attendu, l'utilisateur arrête son abonnement. Il y a donc une obligation de résultat pour conserver son client. C'est la proximité entre le fournisseur et l'utilisateur qui fait la différence en mode Saas. Entre deux offres, beaucoup préféreront celle où les données sont hébergées en local. Quand l'éditeur a en plus du personnel local capable de l'accompagner, son avantage est renforcé. Ce type de proximité est très difficile à tenir pour un acteur américain. Aujourd'hui nous passons à l'étape supérieure en assurant une certaine interopérabilité des plates-formes Saas. L'objectif étant de proposer du ' best of breed ' multi-applications. En se fédérant, les spécialistes métiers européens ont donc largement de quoi tenir tête aux géants américains. Un jeune éditeur de logiciels applicatif qui ne développerait pas en modèle Saas ferait une erreur. '
Mamut, un éditeur paneuropéen qui monte
Dès sa création, l'éditeur a choisi une approche paneuropéenne pour atteindre une taille critique et se développer plus rapidement à l'international. Tout dans son progiciel et dans son marketing a donc été conçu pour être facilement reproductible dans différents pays. Mamut a une technique parfaitement rodée. Deux ou trois ans avant de s'installer, il commence par employer des natifs du pays cible au siège norvégien pour bien appréhender les problèmes réglementaires et de culture dudit pays. La création de la filiale et le recrutement local ne commencent qu'une fois le produit parfaitement défini. Avec d'abord une version simple, standard et facile à adapter, pour tester l'intérêt du marché, valider les différences culturelles et lever d'éventuelles difficultés, puis d'autres modules si la mayonnaise prend. ' Avec notre modèle hébergé, nous bénéficions de revenus récurrents sur lesquels nous pouvons compter pour financer notre développement ', se félicite Eilert Hanoa, son PDG. Aujourd'hui, Mamut envisage de multiplier les partenariats paneuropéens. Sa plate-forme intègre par exemple le module de paie de l'Allemand Lexware. ' Je crois beaucoup à cette idée de " florilègiciel " où l'on cumule plusieurs solutions en mode Saas, un peu comme Appexchange de Salesforce... L'hégémonie d'un acteur en moins. '
Mamut