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Dans une récente interview Mark Shuttleworth, fondateur d'Ubuntu, la distribution GNU/Linux qui a le vent en poupe, déclarait à nouveau vouloir faire de Linux un logiciel beau et très facile à utiliser. En deux mots : concurrencer Apple. C'est un défi qui mérite d'être relevé si on veut voir Linux gagner en adoption et concurrencer Windows et Mac OS X.
Mais l'élégance et la simplicité recherchées ne sont pas compatibles avec la profusion de fonctions. Comme le précise Mark Shuttleworth, « nous sommes habitués à ce que chaque version apporte quelque chose, plus d'options, plus de fonctions. C'est pourquoi il était important de s'attaquer à un projet dont le design impliquait de retirer quelque chose. »
Mark Shuttleworth a tout à fait raison de préciser que cette approche est sujet à controverse et ce pour plusieurs raisons. Déjà, comme il l'indique, parce que l'utilisateur est habitué à ce que chaque version rajoute des possibilités. Mais dans le domaine du logiciel libre, les choses sont plus compliquées encore :
1) Les développeurs de la communauté sont bien plus familiers avec le logiciel que les utilisateurs. Leur connaissance du sujet fait qu'ils s'accommodent de bizarreries dans le fonctionnement du programme qui rebutent le non-informaticien. A ce titre, ils ont souvent du mal à percevoir le besoin de simplicité des utilisateurs ordinaires.
2) De façon générale, la plupart des développeurs ont un avis tranché sur ce qui doit figurer ou pas dans l'interface utilisateur.
3) Alors que les projets libres cherchent à attirer des contributeurs, il est tentant d'accepter toute contribution car elle encourage les développeurs à continuer à participer. A cela s'ajoute le fait que chaque contributeur ressent une légitime fierté de savoir qu'une partie du code est son œuvre et cet attachement est d'autant plus fort quand la fonction est visible dans l'interface utilisateur.
En résumé, tout concourt à rajouter sans cesse de nouvelles possibilités et de nouveaux boutons dans le logiciel libre. Mais en ne cherchant pas à contrer ces tendances, on risque de se retrouver avec des logiciels certes puissants, mais avec des interfaces touffues et donc trop difficiles d'abord pour les utilisateurs ordinaires.
La démarche de Mark Shuttleworth est courageuse, à défaut d'être facile. Mais elle laisse présager de fortes tensions au sein de la communauté. On peut établir un parallèle entre Ubuntu et le projet Mozilla, qui est déjà passé par là. En effet, avant de rencontrer le succès avec Firefox, Mozilla avait passé de longues années à produire une « suite Internet » appelée Mozilla Suite, qui avait rencontré un succès d'estime. Ca n'est qu'en simplifiant la base de code pour faire un navigateur « pour tout le monde » (Firefox) que le succès à grande échelle est arrivé, en multipliant par 100 le nombre d'utilisateurs actifs (de quelques millions pour la suite Mozilla en 2004 à 250 millions aujourd'hui pour Firefox).
Au sein de la communauté Mozilla, le projet Firefox était mal compris, mal perçu, rencontrant parfois même l'hostilité. Son succès avant même son lancement a fait que l'enthousiasme à son égard a vite remplacé le dédain. Pourtant, cinq ans plus tard, un projet appelé SeaMonkey porté par des bénévoles continue de faire vivre la suite Mozilla.
Pour en revenir à Linux, on peut imaginer qu'une nouvelle variante d'Ubuntu soit publiée à l'avenir, en plus de celles qui existent, dont Kubuntu, Edubuntu et Xubuntu. Elle intégrerait les progrès en terme de simplicité et d'interface utilisateur avant, peut-être, de devenir le produit phare de la gamme Ubuntu. C'est tout ce qu'on peut lui souhaiter : en gagnant en parts de marché sur l'ordinateur personnel, Linux pourrait devenir incontournable et ainsi forcer les éditeurs propriétaires à baisser leurs prix, comme on l'a vu sur le marché des netbooks.
Tristan Nitot est une personnalité emblématique du monde de l'open source. Il est le fondateur et l'actuel président de Mozilla Europe, connu pour son navigateur Web Firefox. Il est également un des initiateurs du projet de documentation libre Openweb.eu.org, qui vise à promouvoir les standards du Web et son accessibilité afin de le rendre utilisable par tous. Tristan Nitot, qui a mené une partie de sa carrière chez Netscape, tient également un blog depuis 2002 sur Standblog.org.
















