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« La hiérarchie ne disparaît pas avec les réseaux sociaux »

Antonio Casilli, chercheur en sociologie, enseigne notamment dans le domaine de la socio-anthropologie des usages numériques. Présent en ligne via un blog, il est l’auteur de plusieurs ouvrages.

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Antonio Casilli
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Comment les réseaux sociaux professionnels modifient-ils l’entreprise ?

Antonio Casilli : Les réseaux sociaux comme Jive ou Yammer peuvent être pensés comme de nouveaux gadgets favorisant la circulation de l’information en interne. Mais le changement induit est en fait bien plus radical, en entreprise comme dans la société dans son ensemble. Dans une organisation traditionnelle, les employés évoluent dans un monde de petites boîtes. L’objectif est de créer des formes de loyauté très fortes entre les individus réunis dans une même boîte (une équipe, un département…). Ces groupes sont séparés de l’extérieur et reliés par des liens internes de subordination ou de solidarité. Avec internet, des sociologues ont émis l’idée que les boîtes explosent…

Selon eux, l’ensemble formerait donc un réseau où tout le monde est interconnecté ?

AC : Oui. Mais, contrairement à eux, je pense que les petites boîtes restent en place, et que des passerelles se forment entre elles. On peut trouver des liens entre des contextes sociaux et économiques très éloignés. Non seulement un individu appartient à un réseau social d’entreprise mais aussi à d’autres, généralistes, et les interactions se recoupent.
En passant par des outils externes de type Linkedin, on ne fait qu’ajouter un nom à une liste : ce sont des liens très faibles. Mais certaines théories sociologiques ont démontré qu’ils avaient une grande importance dans des occasions comme la recherche d’emploi ou la création d’innovation.

La hiérarchie est-elle remise en cause dans les entreprises 2.0 ?

AC : Je pense que ce n’est qu’une belle histoire qu’on se raconte. Si on part du principe que les petites boîtes continuent d’exister, cela signifie que la hiérarchie est toujours présente. Les liens de subordination existent toujours au sein des entreprises.

Comment les outils influencent-ils les salariés ?

AC : Leurs utilisateurs projettent des attentes spécifiques sur ces outils. Ils sont à la recherche d’une communauté idéale, qui renvoie à une quête d’authenticité dans l’entreprise. Le monde du travail moderne, apparu au XIXe siècle, est régi par des conventions très rigides qui nous font dissocier notre figure professionnelle de notre moi authentique. Au contraire, les réseaux sociaux sollicitent une sorte de sincérité et modifient les relations humaines.
Ces changements aboutissent à un brouillage entre vie privée et vie professionnelle. D’abord en interne, dans l’entreprise, où certains échanges sont parfois d’ordre tellement privé qu’ils s’apparentent à du bruit et perturbent le discours de l’entreprise. A l’inverse, certains usages professionnels ont maintenant lieu dans l’espace privé. Vous pouvez répondre à vos courriels professionnels le dimanche matin dans votre lit. L’aller-retour entre vie privée et vie personnelle est permanent, la barrière entre notre identité propre et celle que nous endossons sur notre lieu de travail tombe.

Ce rapport à l’intime est-il spécifique aux réseaux sociaux ?

AC : Dès les débuts de la micro-informatique, dans les années 80, les ordinateurs se sont invités dans les maisons et ont investi les usages privés. Les termes et les métaphores utilisés pour ces technologies touchent souvent à l’intimité : on parle de family computer, de home computer, le terme windows renvoie aux fenêtres du foyer. Et la sémantique d’internet est basée sur la maison. On se connecte à la home page (littéralement page maison, traduit en français par page d’accueil), on a une adresse, on reçoit du courrier comme si on passait d’une maison à une autre.
Interview paru dans 01 informatique Business & Technologies le 5 mai 2011.

BIO EXPRESS

39 ans
1997 : thèse d’économie politique à l’université milanaise luigi Bocconi.
2000: publication de l’ouvrage, Stop Mobbing. Resisting pyschological violence in the workplace (Deriveapprodi).
2006 : EHESS (Ecoles des hautes études en sciences sociales), doctorant en sociologie puis chercheur.
2010 : publication de l'ouvrage, Les liaisons numériques. Vers une nouvelle sociabilité ? (Seuil) .

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