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Gilles Babinet : « La loi de finances 2013 continue de privilégier la rente au détriment d’une société de l’innovation. »

Ce multi-entrepreneur doute de l’interventionnisme direct de l’Etat pour soutenir l’innovation, pousse à la privatisation partielle des universités mais défend dans le même temps la justice sociale. Il dresse pour 01net un bilan sévère de l’exécutif actuel. Et surtout de sa politique fiscale.

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Quand il était président du CNNum (Conseil national du numérique) sous le quinquennat Sarkozy, il n’hésitait pas à exprimer ses doutes face à certaines décisions de l’ancien gouvernement. Aujourd’hui, nommé par la ministre chargée de l'Economie numérique, Fleur Pellerin, représentant français de Digital Champion, un programme de Bruxelles destiné à orienter les politiques numériques de la Commission européenne, il reste fidèle à lui-même : indépendant et critique.
01 net-entreprises : Que pensez-vous des dernières mesures fiscales du gouvernement ?
Gilles Babinet : Même si le statut de Jeune Entreprise innovante est rétabli, taxer les plus-values à plus de 60 % est le pire signal que l’on peut donner aux entrepreneurs. Vous ne pouvez pas imaginer favoriser l’esprit d’entreprise si le fruit du labeur d’un entrepreneur, parfois d’une vie de travail, est taxé à 60 % lorsqu’il cède son entreprise. Je connais de très nombreux chefs d'entreprise qui sont catastrophés, aigris et démoralisés par cette décision. Depuis quelques semaines, je n’entends parler que de départs à l’étranger, de créations de holding de patrimoine, ou même de transferts de société dans d’autres pays.
Et en ce qui concerne plus précisément l’ISF ? 
G.B. : Certes, dans le monde, les patrimoines des 5 % des plus riches croissent considérablement plus vite que le PIB. Mais tel qu’il est conçu, l’ISF continue de privilégier la rente au détriment de la société de l’innovation que chacun appelle de ses vœux. Aujourd’hui, les œuvres d’art sont exonérées, tandis que la détention de parts de start up est fiscalisée à taux plein. Si les déclarations politiques se traduisaient en actes, on incluerait l’art dans l’assiette de l’ISF, on retirerait l’abattement de 30 % sur la résidence principale, on exonérerait la détention d’actions soumises à un pacte d’actionnaires et, surtout, on augmenterait l’abattement ISF-PME. Il est aujourd'hui à 50 %. Il était à 80 % il y a deux ans.
Même si les modalités de son fonctionnement ne sont pas encore fixées, que pensez-vous du principe de la future BPI (Banque publique d’investissement) ?
G.B. : Je partage avec nombre de fonds d’investissement une vive inquiétude sur la capacité de cette nouvelle banque à financer en fonds propres les entreprises technologiques. Ne nous leurrons pas : il faut quinze ans pour former une bonne équipe de capital-risque. Les start up qui gagnent sont celles qui peuvent disposer d’investisseurs expérimentés, et potentiellement mobiliser rapidement de grandes quantités de capitaux ; il ne me semble pas raisonnable d’imaginer que la BPI soit à même de faire cela de façon pertinente, à moins qu’elle ne délègue à des fonds de capital-risque.
Que proposeriez-vous alors pour favoriser l’investissement en capital-risque ?
G.B. : Je suis pour faciliter les mesures fiscales afin que les fonds se refinancent dans de bonnes conditions. Déjà, au niveau européen, en revenant sur Solvency et Bale 3, qui freinent l’investissement dans l’innovation. Puis en allouant 1 % de l’assurance vie à l’innovation. Par ailleurs, il nous faudrait revenir au principe des Sociétés financières d'innovation (SFI). Ce statut, qui avait été mis en place dans les années 70, a été détricoté depuis. Ces SFI permettraient de mobiliser utilement les 230 milliards qu’ont en réserve les entreprises du CAC40 sans que cela coûte à l’Etat. 
Vous faites de la réforme des universités une des conditions pour le succès de la filière numérique en France. Faut-il la poursuivre ?
G.B. : Plus que jamais. Continuons à renforcer cette autonomie, même si certaines universités s’estiment lésées. Mais la mère des réformes concerne les frais d’inscription. Il faut à tout prix les augmenter. Or, il n’y a pas d’autres endroits pour aller chercher ces financements que dans la poche des étudiants, à qui un mécanisme de prêts à taux zéro devrait être accordé. Cela ne sert à rien de faire une université gratuite si elle crée des chômeurs. 
D’autres mesures doivent être prises d’urgence : le vote des personnels qualifiés dans les conseils des universités, le renforcement de l’apprentissage de l'anglais, la création de fonds d’incubation universitaires, voire la suppression du Conseil national des universités. 
C’est donc un modèle éducatif à l’américaine que vous proposez ?
G.B. : Non, car là-bas les tarifs sont exorbitants : je crois que le coût moyen à l’année est de l’ordre de 16 000 dollars. En France, quelques milliers d’euros me paraissent acceptables. Mais je reprendrais de ce système universitaire anglo-saxon l’aspect schumpeterien : il serait normal que les mauvais établissements soient absorbés par les meilleurs.
Comprenons-nous bien : tout ceci se justifie au nom de la justice sociale. Aujourd’hui, la vraie et insupportable inégalité réside dans la caste formée par les grandes écoles, où moins de 5 % des diplômés sont issus de milieux modestes. Cette caste sociale, qui se reproduit avec une homogénéité terrifiante depuis maintenant au moins deux générations, doit voler en éclat avec le rapprochement des grandes écoles et des universités. A l’image de ce qui s’est fait dans les pays d’excellence universitaire, comme la Suisse ou la Nouvelle-Zélande.
Votre avis sur le cloud souverain à la française ?
G.B. : Le financement d’un cloud local relève d’une absence de vision. Car, pour être performant, ce cloud doit être global. Avec une redondance dans tous les coins du monde. Or, vous venez de le mentionner, nous finançons un cloud « français » : c’est aberrant. Et puis, pour ce que j’en sais, on finance plus de l’immobilier que de l’innovation logicielle de haut niveau. Il y a un vrai risque de dumping. Enfin, la question de la sécurisation des données ne passe par leur localisation. Selon moi, brandir le spectre du Patriot Act n’est pas justifié. Surtout quand on sait que les fuites de données sont quasiment toujours d’origine humaine.
Quel rapport ce nouveau gouvernement entretient-il avec le numérique ?  
G.B. : Fleur Pellerin est une moderne. C’est une bonne nouvelle. Elle n’a pas d’arrière-pensées politiques sur les actions qu’elle va mener. Mais si elle a parfaitement à l’esprit le potentiel que représente le numérique, tout reste à faire. Car elle n’est pas Premier ministre, ni même ministre de l’Education, de la Réforme, de l’Enseignement supérieur, de la santé, etc. Or, si nous voulons réussir, il faudrait qu’elle ait le soutien plein et entier du Premier ministre et qu'elle puisse travailler en étroite collaboration avec d'autres ministères. Car le numérique est totalement transversal.
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